les Buis du belvédère, Thonon

Thonon-les-Bains surplombe le lac Léman d’une cinquantaine de mètres et possède plusieurs belvédères avec vue sur le lac. Ceux de la Place du Château et de la Place du Jet d’Eau, dominant le port de rives, sont les plus courus[13]. De ces hauteurs se dévoile un des plus beaux panoramas de la rive française du Léman, paysage de carte postale très apprécié des touristes et des Thononais.

Bien que ces sites soient très fréquentés, peu de monde connaît le petit peuplement de buis situé directement sous le belvédère de la place du jet d’eau ; c’est regrettable, car cette « buxaie »[1] est tout à fait remarquable.

Exceptionnelle même, comme nous allons le voir.

Ce tout petit bois en pente, traversé de chemins menant au port, possède, outre un intérêt historique (j’y reviendrai), quelques buis d’âges et de dimensions remarquables.

Buxus sempervirens est une espèce d’arbuste/arbrisseau[6] de taille très modeste ; un buis remarquable n’a donc rien d’impressionnant pour qui ne connait pas les spécificités de cette essence ; il est alors facile de passer à côté sans le remarquer.
Ceci explique peut-être, en partie du-moins, l’indifférence des autochtones[18] vis-à-vis de ces discrets ligneux.

Objectivement, je dois le reconnaître, il serait difficile de prétendre qu’un buis puisse être « impressionnant », comme le seraient un vieux chêne ou un Séquoia ; mais il arrive que certains dépassent les limites habituelles de l’espèce , devenant ainsi parfaitement remarquables.

Concernant les dimensions[12] ces limites sont fort modestes: un tronc de 15 cm de diamètre est déjà peu commun, or ici une vingtaine de buis dépassent ce seuil, certains présentent même des circonférences rarement rencontrées.

Les plus remarquables du site poussent côte à côte, en surplomb de l’un des chemins menant au port. Ils affichent des circonférences (mesurées à ~60cm du sol), de 77 et 72 cm[7]. Le plus gros atteint même 88 cm vers la base (soit presque 30 cm de diamètre).
L’aspect pittoresque de ces buis qui semblent émerger du muret en pierre accentue la remarquabilité de ce duo.

Un buis de dimension similaire, mais de port plus élancé, se trouve dans la partie aval de la buxaie, côté est, face au muret. Son tour de tronc est de 70 cm environ[8].

Cet autre individu présente, à partir d’un mètre de hauteur, deux troncs collés, séparés à environ 1m70, affichant 63 et 59 cm de tour[10] ; sous la ramification cet imposant buis mesure 91,5 cm de circonférence[11].

Ces trois Buis, dressés tels des sentinelles à l’angle de l’allée principale et de l’un des chemins descendant à Rives, affichent eux aussi de belles dimensions: ~63 – 62 – 53 cm[11].

D’autres buis remarquables parsèment cette jolie buxaie:

Si Buxus sempervirens est une espèce de taille modeste, en revanche sa longévité est grande.
Conscient de cette particularité, mais sans avoir réellement approfondi la question, j’avais vaguement estimé l’âge des plus vénérables buis du belvédère à 200/250 ans.

Partant de cette hypothèse j’ai cherché à connaître l’historique du site, dans l’idée qu’une chronologie détaillée m’aiderait à affiner cette estimation et à connaître la raison de leur présence en ces lieux.

L’envie de posséder d’agréables parcs publics et de jolis panoramas sur le Léman est une préoccupation assez récente ; ici au moyen-âge la position surélevée de Thonon permettait avant tout de surveiller le lac, avantage stratégique majeur.
Le belvédère de la place du château, comme son nom l’indique, était donc occupé par une place forte, construite au XIIIème siècle. À partir du XVème il devint la résidence du duc de Savoie Amédée VIII. Les dépendances de ce châteaux occupaient alors l’actuel belvédère.
Passons sur les divers conflits du XVIè entre la Savoie et Genève. À la fin de ce siècle (qui fût celui des guerres de religions dans le royaume de France voisin) des missionnaires catholiques furent envoyés dans le Chablais afin de convertir les habitants, passés au protestantisme à la suite de l’occupation bernoise de 1536 à 1564. De cette reconquête nous ne retenons généralement qu’un nom, Saint François de Sales ; il fût pourtant aidé dans sa tâche par les frères Capucins.

En 1602 le duc de Savoie permet aux Capucins de s’installer dans l’une des dépendances du château (celle-là même qui occupait l’actuel belvédère de la place du jet d’eau). Cet hospice deviendra un couvent en 1608.

Suite à un incendie le château est en partie détruit en 1626, il est ensuite rasé. Une illustration issue du Theatrum Sabaudiae[9] nous permet de nous faire une idée de l’apparence du convent des capucins aux environs de 1674[3].
Les buis occupent actuellement le jardin clos situé au pied de l’édifice. Ils y ont vraisemblablement été plantés pour l’aspect symbolique qu’ils revêtent dans la tradition catholique (dimanche des rameaux)[4].

Au moment de la révolution les Capucins sont chassés du couvent, qui devient alors bien national. Les lieux sont ensuite revendus aux frères Anthoinoz. Le site appartiendra à cette famille pendant près d’un siècle et demi, et sera alors connu sous le nom de « clos Anthoinoz ».

En 1946 sont inscrites à l‘inventaire des sites pittoresques, sous l’appellation « Jardins de Saint-Bon », la buxaie et plusieurs parcelles environnantes[19].

À la suite d’une longue procédure d’expropriation la ville de Thonon acquiert la propriété en 1953. Le bâtiment est rasé en 1960 offrant au site l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui…

Concernant les plus vieux buis ma première estimation faisait remonter la plantation au milieu du XVIIIème ; difficile à ce stade d’être plus précis, mais il est en tout cas certain qu’elle a eu lieu alors que le site était occupé par les religieux.

Ce simple constat suffirait à rendre remarquable ces ligneux, en lien direct avec l’histoire de Thonon et du Chablais!…

Récemment, il m’a été permis d’affiner mes premières estimations, avec un résultat plutôt… inattendu:

En janvier 2019 j’ai prélevé, avec l’autorisation de la ville, une section d’un buis sec. Fragment que j’ai finement poncé, puis scanné en haute résolution afin de compter les cernes de croissance. L’opération a été longue et plutôt fastidieuse, car la section était déjà assez dégradée, mais au final le résultat fût assez précis et surprenant:
Certains buis du site pourraient, à l’instar de l’individu ci-dessous examiné, avoir poussé bien plus lentement que je ne l’avais initialement supposé. Mes estimations étaient donc à revoir[17].

Sur cette section de 34 centimètres de circonférence j’ai pu compter 207 cernes! Par conséquent ce buis, plutôt modeste au regard du reste du peuplement[16], était âgé d’au moins 207 ans![14]

Conservant ma première estimation comme moyenne basse, j’ai calculé des valeurs hautes[17] à partir du rapport cernes/circonférence de ce prélèvement. J’ai ainsi obtenu des fourchettes d’âges plutôt crédibles/vraisemblables:

Les buis du belvédère seraient âgés, pour la plupart, de 150 à 250 ans ; les plus vieux auraient jusqu’à 350 ans.
Résultats encore plus impressionnants concernant les individus les plus imposants du site dont l’âge avoisinerait les 400 ans!

Bien que conscient de la longévité de l’espèce j’ai été stupéfié par ces résultats.

Incroyable mais néanmoins historiquement cohérent, car ces quatre siècles nous renvoient à l’arrivée des capucins![15]

Une buxaie tout à fait exceptionnelle donc!

Des travaux ont été réalisés fin 2018/début 2019 (réfection des chemins et pose de barrières solides)[5] permettant une mise en valeur méritée du site ; et par conséquent de ses ligneux exceptionnels (même si ce n’était pas le but visé). Toutefois, plusieurs buis ont été blessés au cours des opérations (collet, racine) ; leur état sanitaire est donc à surveiller.

Les Thononais devraient par ailleurs s’inquiéter (s’indigner même) des actes de vandalisme dont sont parfois victimes les buis, ainsi que de l’habitude qu’ont pris certains de faire de ce site exceptionnel une poubelle à ciel ouvert (en particulier en aval de la buxaie, le long du muret)[2].

Galerie

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GPS: 46.374506 , 6.480249
Accès: très facile.

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l’Arbre de Judée du Miroir

L’arbre de Judée est une essence du sud-est de la méditerranée et du proche orient.
L’origine biblique de son nom est communément avancée : Judas Iscariote se serait pendu à une branche de cet arbre après avoir trahi le Christ. Il se peut toutefois qu’il y ait eu avec le temps une confusion/amalgame entre Judas et la région de Judée[2] (actuellement Israël et Palestine). Que l’arbre ait été nommé en fonction de son origine géographique est bien plus probable.

Plus proche de nous on le trouve sur les coteaux chauds, secs et ensoleillés du sud de la France, mais son caractère autochtone[3] est controversé : pour certains il a été introduit au XVIème siècle, pour d’autres il pourrait avoir été rapporté de terre sainte par les croisés[1] en raison du symbole qu’il représente ; il se pourrait enfin que sa présence en France soit bien plus ancienne comme semble l’attester la découverte de Fossiles[4].
Plus au nord, pour sa beauté et grâce à une bonne rusticité l’arbre est fréquemment planté dans les parcs et jardins.

Impossible de confondre l’arbre de Judée avec d’autres espèces une fois identifiées certaines de ses caractéristiques :
petit arbre, plutôt étalé, présentant généralement plusieurs troncs ou un tronc ramifié assez bas ; branches sinueuses, écorce très sombre et finement gerçurée.
Les vieux individus ont tendance à pencher/plier et présentent parfois un tronc superbement torsadé.


Pour identifier l’espèce, feuilles, fruits et surtout fleurs, sont les parties les plus caractéristiques :

Ses feuilles ont l’aspect d’un coeur émoussé ; et s’il n’y avait à la base l’échancrure due au pétiole elles sembleraient parfois presque rondes. Fruits en forme de petites gousses brun-rougeâtre pendantes qui persistent longtemps sur l’arbre.

Mais s’il y a bien une chose à retenir de l’arbre de Judée c’est sa fantastique floraison :
les fleurs, très nombreuses et d’un rose soutenu, apparaissent avant les feuilles et semblent littéralement gainer l’arbre. Elles ont en effet la particularité de pousser directement sur les branches, même les plus grosses, jusqu’au tronc lui-même ; on dit alors de cette espèce qu’elle est « cauliflore »[5]. Cette particularité botanique, fréquente en milieu tropical, est chez nous suffisamment insolite pour en faire un critère de détermination imparable.

Le contraste entre ces touffes roses et l’écorce presque noire est splendide !
Qui a vu fleurir de près un arbre de Judée n’est pas près de l’oublier.


La commune de Publier abrite un fantastique représentant de cette espèce.
Au premier abord cet arbre n’est pas le ligneux le plus impressionnant du parc du Miroir ; en dehors de sa période de floraison on pourrait même ne pas y faire attention, les séquoias voisins et le panorama sur le lac Léman ayant tendance à lui voler la vedette.

Mais ne vous y trompez pas, il s’agit bien (et de loin) de l’arbre le plus remarquable du parc!

Individu trapu, d’aspect vénérable. Structure en « Y » assez massive, beau fût cannelé, en partie écorcé : ancienne grosse charpentière coupée, ayant entraîné le dessèchement de la partie du tronc correspondant au circuit de circulation de la sève. Arbre creux. Houppier déséquilibré côté lac

Il n’est pas impossible qu’il s’agisse d’un ancien double-tronc fusionné, mais pour ma part je pense plutôt qu’il s’agit d’un tronc unique ramifié assez bas. Ses mensurations sont exceptionnelles pour l’espèce ; d’autant plus incroyable que nous nous trouvons en dehors de son aire naturelle.

Circonférence : 3,86 m au plus étroit[9].

Un des plus gros[6] arbres de Judée de France !

La longévité de l’espèce semble plutôt faible : les plus vieux spécimens dépassent de peu les 200 ans, mais la majorité des arbres atteint généralement 100 à 150 ans[8]. Difficile d’estimer l’âge de cet individu, mais il parait probable – du moins vraisemblable – qu’il avoisine le siècle et demi (l’arbre fût planté dans une grande propriété privée en bord de lac, devenue aujourd’hui un parc public très fréquenté).

Sans être exceptionnelle sa hauteur – 11 m[10] – est tout de même relativement élevée, car si l’espèce peut atteindre 15 à 16 m elle ne dépasse habituellement pas 10 m[7].

 

Outre ses dimensions, sa beauté et sa présence un peu inattendue au bord d’un lac savoyard, cet arbre de Judée possède une autre corde à son arc ; curiosité qui n’aura pas échappé aux plus observateurs :
un merisier de belle taille pousse au niveau de la fourche, au coeur du tronc creux riche en humus, et mêle son feuillage à celui de son hôte.
De loin, avec son double feuillage et sa double floraison, notre Cercis ressemble à une étrange chimère végétale .

Galerie

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GPS: 46.399386 , 6.531147
Accès: Très facile. Parc très fréquenté. Parking plage d’Amphion ou cité de l’eau. À mi-chemin entre Evian et Thonon ; ~40 km depuis Genève ; ~80 km depuis Annecy.

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le Frêne de Talavé


Situé au coeur du massif des Bornes le plateau des Glières est un plateau calcaire d’une altitude moyenne de 1 450 mètres[10] ; ce qui n’est pas si élevé pour notre département dont l’altitude moyenne est de 1160 m[10].
Pourtant, vu des vallées environnantes le site peut paraître inaccessible.

L’aspect imprenable du plateau des Glières est à l’origine de sa renommée.

Lors de la seconde guerre mondiale[8], profitant de cette topographie particulière, une centaine de maquisards s’y installe pour organiser une résistance que l’on peut qualifier d’héroïque, tant les conditions de vie étaient rudes, l’issue incertaine, et les forces en présence déséquilibrées. La résistance des Glières enflammera les esprits et les imaginations au point de se transformer en un véritable mythe moderne (qui n’est pas sans évoquer, je trouve, l’antique bataille des Thermopyles).


Le site est depuis lors célèbre bien au delà du département – voire même au delà de nos frontières – pour le rôle qu’il a joué lors de ce conflit et comme symbole de résistance à l’oppression…

L’accès le plus connu et le plus emprunté, menant au monument de la résistance, se fait depuis Thorens-Glières ; mais il existe une autre route, plus discrète, au nord-est du plateau, au coeur même des sites les plus chargés d’histoire[11].
Après de nombreux lacets, arrivés au plateau, vous tomberez sur une autre sorte de résistant.

Avec son aspect de ruine végétale d’aucuns auraient du mal à qualifier le Frêne de Talavé de « beau » : port dissymétrique, structure biscornue ; houppier clairsemé ; tronc massif, abîmé, grêlé, couvert de boursouflures et d’anciennes blessures ; charpentières frêles aux nombreuses branches sèches ; le tout couvert de mousses, de lichens et de plantes épiphytes.

Ces défauts apparents lui confèrent pourtant un charme étrange, captivant, une noblesse un peu bourrue.

On ne peut rester insensible face à cet impressionnant Fraxinus marqué par le temps, véritable colosse ligneux surplombant la route, gardien du vallon de Talavé[1] et de son obscur passé.

On pense évidemment aux événements tragiques et glorieux du siècle dernier, aux batailles qui ont eu lieu non loin de là, voire au pied même de l’arbre : le chalet qu’il jouxtait[4] à l’époque ayant vraisemblablement été brûlé par les Allemands[2].

« Le matin du 5 avril [1944] , des jeunes (…) grimpent sur le plateau des Glières, accompagnés par les gendarmes (…) Tandis que la luge redescend, les gendarmes et les jeunes continuent leur avance sur le plateau. Le café des Chasseurs de Mme Bussat est brûlé, de même que les chalets du Talavé et de la Revoue. Quelle désolation ! » [7] 

Il ne reste aujourd’hui de cette bâtisse que la base des murs en pierre, couverts de mousses et masqués par une végétation oblitérant peu à peu ce tragique passé.

Le Frêne de Talavé, témoin vivant (littéralement) de cette époque trouble, symbole de résistance et de résilience, n’aurait alors que plus d’intérêt ![3]

Côté dimensions on a affaire à un véritable colosse.


Il s’agit à ce jour, avec ses 5,51 mètres de circonférence[5], du plus gros Frêne connu de Haute-Savoie[12].

Sa hauteur, 22 m[5], est en revanche plutôt commune.

Il serait âgé d’environ 200 ans[6] ; ce qui est assez élevé pour l’espèce, car si certains individus atteignent des âges très élevés (dans des conditions bien particulières), la plupart des vieux frênes ne dépasse pas les 200 à 250 ans.

Vu sa structure (tronc massif et court, branches de faibles grosseurs) il n’est pas impossible qu’il ait été anciennement taillé. Une photographie aérienne de 1936[9] montre un houppier peu imposant, ce qui pourrait confirmer cette hypothèse.

L’arbre semble encore relativement vigoureux malgré son aspect délabré. De nombreuses plantes épiphytes, dont un petit épicéa et un gros sorbier des oiseaux, y ont élu domicile.

Galerie

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GPS: 45.97648 , 6.369887
Accès: par Bonneville (~18km) ou depuis Annecy via Thônes et le Grand-Bornand (~37km). Sur la D12 à ~2km au sud du Petit-Bornand-les-Glières empruntez le pont menant au plateau des Glières. Après 5km de lacets vous arriverez au pied du Frêne.

Arbre signalé par Claude Lebahy, présenté sur le livre « Arbres remarquables en Haute-Savoie ».
Merci à Marc Chuard pour les compléments d’infos apportés.
crédits photos d’archives: glieres-resistance.org / Raymond Perrillat (association des Glières) / fonds Jean Bochard

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les Sapins de Chavanne

Dans le Jura franco-suisse on appelle « Gogant » les sapins d’alpage isolés, aux dimensions hors normes et aux formes tourmentées. Bien loin des canons de beauté des arbres de futaie aux troncs rectilignes et élancés le gogant[1] présente un fût court, massif, parfois cannelé et/ou bosselé, surmonté/hérissé de grosses branches biscornues, le tout offrant souvent l’aspect d’un colossal candélabre ligneux[2].

Il y a fort longtemps (à l’échelle de mon parcours de dendrophile), au détour d’un texte de Van Gennep[3] lu en diagonale, je tombais sur ce passage :

« Félix Dégrange, contant son excursion à la tanière du diable, près de la tour du piton, au Salève, déclare que, les sapins gigantesques ou gogans de ce pays ont donné lieu à des légendes, mais sans autre détails ()« [4]

Quelques lignes bien laconiques ; suffisantes toutefois pour secouer ma curiosité au delà du raisonnable…

Je connaissais le Salève bien sûr ; de vue, comme tout chablaisien. Impossible de manquer cette montagne en forme de vague figée au dessus du Genevois en une impressionnante paroi rocheuse d’aspect infranchissable[16].


Montagne qui dès l’enfance alimentait mes fantasmes d’expéditions dans d’obscures et sauvages forêts de contes fantastiques.

Alors imaginez l’effet de cet extrait sur l’arbo-reporter néophyte que j’étais!

Il m’a tout de même fallu attendre quelques années avant d’avoir l’occasion de vadrouiller au Salève, bien assez de temps pour que mon imagination, par anticipation, peuple mes rêveries d’incroyables monstres ligneux.

J’ai depuis ce premier pas généreusement arpenté le massif, et mes découvertes ont largement dépassé mes attentes[5] tant le site regorge d’arbres remarquables ; une véritable pépinière!
Toutefois j’ai accumulé pas mal de journées sur le terrain avant de tomber sur mon premier petit gogant: même s’il s’agissait d’un bel arbre, j’en conviens, on était encore loin des sapins gigantesques évoqués plus haut. Pourquoi tant d’arbres remarquables, d’espèces si variées (alisier, aubépine, érables, frêne, épicéa, hêtre, tilleul, saules, etc) et si peu de sapins, ne serait-ce que localement remarquables?
Quelle étrange singularité statistique!

J’ai fini par me convaincre de la disparition probable de ces conifères de légende.

Ce n’est qu’en 2017, lors d’une expédition de contrôle, destinée à confirmer/infirmer une vive intuition que j’avais eu quelques mois plus tôt, que je découvrais mon premier sapin d’exception, digne des excursions de Félix Dégrange. Je n’y croyais plus vraiment ; cette rencontre tant attendue fut donc, paradoxalement, plutôt inattendue.

Elle eut lieu en lisière d’alpage, au lieu-dit Chavanne[12], sur la commune d’Archamps, entre la Croisette et le Grand Piton, point culminant du Salève[13].

Difficile de décrire la joie, l’enthousiasme, voire l’euphorie provoquée par une telle découverte.

Aucun doute à avoir, même de loin:
il s’agissait incontestablement d’un Gogant AOC[6].

Cet arbre présente un houppier plutôt large et étalé, vaguement sphérique. Fût très court et massif, assez vite ramifié en plusieurs grosses branches courbées-ascendantes. L’une d’elle est particulièrement impressionnante ; bien plus grosse à elle seule (avec ses 3,08 m de tour!) que la plupart des sapins du secteur.
Les mousses couvrant une partie du tronc et des branches ajoutent une touche pittoresque et une impression d’ancienneté à l’ensemble ; l’arbre n’en a que plus de caractère.

Sans être spécialiste je trouve l’aspect sanitaire peu rassurant: axe principal cassé, gisant au sol[7]. Une des cimes est sèche[8], et d’autres parties du houppier présentent des signes d’affaiblissement (aspect général de bouquet défraichi). La présence d’une fissure verticale – due à la chute de l’axe central – est de mauvais augure, car l’énorme charpentière est idéalement placée pour faire levier sur la partie aval du tronc qui risque donc bien à court ou moyen terme de s’effondrer (voir cette image).
Toutefois, ne soyons pas trop pessimistes ; les Gogants ont déjà prouvé leur fantastique résilience.

Sans atteindre les records de l’espèce cet arbre est vraisemblablement assez âgé ; probablement entre 250 et 300 ans au compteur.

Sa circonférence est de 4,87 m au plus étroit[9], et reste très importante au dessus de la grosse charpentière (4,27 m).

À ce jour un des plus gros sapins du département[11].

La hauteur – 19 m[14] – est plutôt faible ; mais les gogants ne sont généralement pas des arbres très élevés.

Cette seule découverte aurait suffi à combler ma journée, mais je n’étais pas au bout de mes surprises ; le site abritant d’autres sapins remarquables. Et pas besoin de chercher bien loin.

Impossible de passer à côté du monstre situé à un jet de pierre en amont du Gogant.

Ce second sapin présente une forme très étrange, qui finalement l’éloigne autant de l’arbre forestier classique que du Gogant stricto sensu:
base très large, enflée, un peu boursouflée au pied en amont (présence d’une petite loupe). Son étonnant fût renflé, légèrement courbe, présente à son sommet une grosse branche courbée-ascendante côté aval (rapidement divisée en deux, en langue de serpent), à partir de laquelle le tronc s’affine très nettement en un axe bien rectiligne plus classique, très branchu en aval.
Une grosse branche dont il ne reste que le chicot sec, partait jadis de la base…

Bien que d’un aspect plus énergique et moins délabré que le précédent cet arbre est probablement aussi âgé.

Côté dimensions on a là aussi affaire à du hors norme:
4,85 m à 1m30 amont, pour, tenez-vous bien…  6,27 m à la base![9]

Individu qui, fort de ces mensurations, intègre légitimement le palmarès des plus gros sapins de Haute-Savoie, en compagnie du Gogant[11].

Un arbre vraiment très impressionnant!

Si la hauteur – ~30 m – n’a rien d’incroyable elle reste toutefois importante pour un sapin aussi massif.

Il a déjà reçu la foudre[15] : une grosse cicatrice d’aspect relativement récent court le long du tronc, indiquant le chemin parcouru par l’arc électrique (voir ici).

Mais continuons la visite…

Les deux colosses précédents, indéniablement les plus importants du site, sont entourés d’autres sapins qui, bien que moins impressionnants, sont tout de même remarquables.

Forme étonnante pour cet troisième Abies qu’on croirait être l’assemblage de deux arbres de structure/nature différente: Base massive, enflée/globuleuse et penchée sur ~1m80/2m, subitement rétrécie, presque coudée, présentant ensuite un tronc bien droit.
Nombreuses grosses branches en aval.
Circonférence: 4,55 m à 1m30 amont / 3,65 m au dessus du renflement / 4,75 m à la base[9].

Non loin de là un quatrième sapin fait office de bon élève avec son aspect plutôt classique de sapin forestier: tronc bien rectiligne et quasi cylindrique, branches fines, etc. Toutefois ne vous y trompez pas, ses dimensions, sans être exceptionnelles, sont indéniablement remarquables. 

Circonférence: 3,84 m à 1m30 amont[9].

Le plus imposant d’un trio de sapins élancés. Aspect vigoureux et puissant. Plus branchu côté aval. Belles racines apparentes, un peu en contreforts. Un sapin plutôt élégant.

Probablement âgé de 200 ans environ.

Hauteur mesurée: 32 m[10].

D’autres sapins, de moindre importance, méritent tout de même un coup d’oeil.

– le « Diapason »: deux troncs quasi parallèles collés à la base. L’un des deux axes est sec et brisé. Le plus gros mesure 3,74 m de tour à 1m30 amont[9]. Aspect de ruine végétale.
– Forme en candélabre pour cet autre sapin de 3,10 m de circonférence[9]. Nombreuses branches courbées-ascendantes, axe bien droit.

Autres circonférences relevées dans ce secteur: 3,31 / 3,12 / 3,10 / 3,08 / 3,03 / 2,96 / 2,93 / 2,88 / 2,80 / 2,78 / etc[9]
Les hauteurs elles ne dépassent pas 30m.

Une belle moisson de sapins remarquables. Ragaillardi par cette découverte je suis désormais persuadé qu’il en existe d’autres (on m’en a signalé au dessus des Bois de Pommier ainsi qu’aux alentours du Petit Piton, mais je ne suis pas parvenu à les trouver. Un texte de 1902 évoque aussi des « épicéas en candélabre »[17] à Cruseilles)…

Avis aux dendro-aventuriers! La chasse aux trésors est ouverte toute l’année.

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GPS: aux environs de N46° 06.495′ E6° 09.345′
Accès: Assez simple. 15 km depuis Genève, 35 km depuis Annecy. Prendre la route sommitale du Salève (depuis Cruseilles ou au sud de La Croisette). parkings les plus proches: la croisette (2km), ou le Grand Piton (2,4km). Les sapins sont un peu à l’écart (~150m) du principal chemin de randonnée sommital. Un peu de hors-piste à faire donc. Pentu par endroits mais rien de dangereux. Site à éviter, bien sûr, par temps orageux ou par grand vent.

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Clématites de la Grande Corne

Une plante est dite « ligneuse » quand elle fabrique du bois (constitué, entre autres, de molécules de lignine, d’où le nom[9]). Contrairement aux plantes dites « herbacées » qui fanent cycliquement au rythme des saisons (voire définitivement pour les annuelles), la plante ligneuse croît régulièrement grâce au bois qui, outre ses fonctions de stockage et de conduction de la sève[15] assure, par sa résistance/solidité, une fonction de soutien. Cette trouvaille évolutive[10] a notamment permis aux plantes ligneuses de gagner en taille et en longévité.

Évidemment, on pense aux arbres: vieux chênes, séquoias géants, tilleuls séculaires, fayards noueux, sapins élancés, majestueux platanes, etc…

…mais on oublie trop souvent les ligneux peu élevés[20], forcément plus discrets : arbustes, arbrisseaux, voire même sous-arbrisseaux (ces derniers ne dépassent pas les 50cm de haut).
Quelques exemples au hasard: sureaux, fusain, buis, rosiers, noisetier, cornouillers, saules nains, etc.

Ces modestes végétaux sont très peu représentés dans les inventaires d’arbres remarquables. Pour être précis, en France, ils ne constituent que 4 % environ des données collectées[18]
Un tel désintérêt s’explique vraisemblablement par leur aspect non-impressionnant.
Certains individus peuvent pourtant atteindre des tailles et des âges totalement hors normes au regard des spécificités de leur espèce, et mériteraient donc parfaitement de figurer dans ces inventaires.

Tout en bas de notre échelle d’intérêt il existe d’autres ligneux quasi ignorés, mal-aimés, et parfois même méprisés : il s’agit des lianes[22].
Ces plantes, bien que fabriquant du bois, ne sont pas assez résistantes pour soutenir leur propre poids et utilisent un support pour gagner en hauteur[12]. On parle donc de plantes grimpantes.
Bien rares sont les lianes dans les inventaires[19]. On trouve quelques exotiques comme les glycines ou bignones pour leurs spectaculaires floraisons ou pour les impressionnantes tonnelles végétales qu’elles constituent parfois ; bien plus rarement quelques vignes ou quelques lierres

…mais jamais de clématites !

La Clématite vigne-blanche (Clematis vitalba) est une espèce autochtone très commune[11], facile à reconnaître, impossible à confondre. Souvent présente dans les haies et en lisière ; pouvant grimper très haut dans les arbres ; elle se couvre en été d’abondantes et odorantes fleurs blanc-jaunâtre, qui une fois fécondées se transforment en denses pompons plumeux/cotonneux[13] très caractéristiques[14], formant en hiver de vaporeux nuages blanchâtres dans les houppiers défeuillés. En outre elle offre parfois à nos bois occidentaux, quand on la trouve en grande quantité, des allures de forêts tropicales. De quoi faire le bonheur des enfants prompts à peupler ces entrelacs de lianes de leurs rêves d’aventures.
Pour les adultes, c’est une autre affaire. Son aspect sauvage et incontrôlable est peut-être à l’origine de l’indifférence – voire du mépris – qu’on lui porte ; en France en particulier où nous sommes culturellement enclins à apprécier une vision propre et disciplinée de la nature qui ne saurait tolérer de telles plantes dissidentes.

Si elles n’atteignent pas les dimensions rencontrées chez le lierre ou d’autres lianes comme la glycine ou la bignone, il n’en existe pas moins des individus hors normes.

L’espèce est pourtant absente des inventaires d’arbres remarquables[4], pour la raison évoquée précédemment, mais aussi probablement à cause de sa présence dans des broussailles, lisières et sous-bois sauvages souvent impénétrables, pouvant décourager jusqu’aux plus audacieux des dendrophiles.

Faute de données dendrométriques à analyser/comparer il n’est alors pas évident d’établir une échelle statistique.

Toutefois mes recherches, l’habitude, ainsi qu’un certain nombre de mesures réalisées ces dernières années m’ont permis d’établir une échelle de remarquabilité que j’estime plutôt fiable/crédible.

Les clématites peuvent atteindre l’épaisseur d’un poignet (15 à 20 cm de tour) ; peu fréquentes au-delà de 20 cm de circonférence, elles excèdent rarement les 30 cm (seuil de remarquabilité acceptable), et deviennent rarissimes à partir de ~36/37 cm. 35 cm pourrait être un seuil de remarquabilité solide, peu contestable (mais 30 cm c’est déjà peu commun).

 

Les plus impressionnantes clématites qu’il m’ait été donné de rencontrer se trouvent au nord du département, dans la commune de Sciez, au lieu-dit « la Grande Corne ».
Le site abrite plusieurs lianes remarquables, certaines dépassant même largement ce que j’estimais possible pour l’espèce. Je dois avouer que j’ai eu du mal à en croire mes yeux..

La plus imposante de ces Clématites affiche en effet une circonférence de…

53,5 cm[5] !

Nous avons donc affaire à une liane exceptionnelle[6],
vraisemblablement la plus grosse Clématite du département[7],
et probablement une des plus imposantes de France[8].

Elle pousse sur un Pin sylvestre et présente un simili-tronc courbé/ascendant de 1m50 environ avant ramification (vers 80cm du sol). Au delà les deux tiges mesurent 36,5 et 34,5 cm.

Liane d’autant plus remarquable qu’elle est située au sein d’une pinède elle-même remarquable[1] (avec quelques individus tout à fait hors-norme comme ce superbe Pin-Kraken), sur un site à fort intérêt patrimonial[2] propriété du conservatoire du littoral[3].
Les clématites y sont assez nombreuses, ajoutant une touche graphique et un aspect sauvage au lieu.

Une autre Clématite mérite d’être signalée.
Elle se situe une centaine de mètres plus à l’est, vers la lisière de la grande prairie.

Cette liane paraît double, ramifiée au niveau du sol. Elle présente deux tiges en large crochets : d’abord rampantes, puis courbé ascendantes. L’une des deux est très imposante.

Sa circonférence est de 44,5 cm à 1m30, pour 48 cm vers la base[16].

La deuxième tige, plus modeste, mesure tout de même 33 cm de tour.

Apparemment moins exceptionnelle que la précédente clématite donc. À noter toutefois:
l’écart de circonférence est de 9 cm, ce qui fait à peine 3 cm de diamètre – important du point de vue dendrométrique, mais visuellement la différence n’est pas si frappante. De plus, cette clématite conserve un diamètre important sur une grande longueur, là où la précédente se ramifiait très tôt.

En outre, la partie basse de l’ensemble, au niveau de la fourche, étant semi-enterrée; il est difficile de savoir si nous avons affaire à deux clématites tangentes ayant fusionné[23] ou bien à une seule ramifiée au niveau du sol (voire ramification haute avec une partie de la tige enterrée?).

S’il s’agit d’un seul pied alors le précédent record pourrait bien être dépassé (peut-être plus de 60 cm sous la ramification ! À vérifier).

Donner un âge à ces lianes est malaisé, la bibliographie étant à ce sujet (à ma connaissance) quasi-inexistante.
L’espèce atteindrait 25 à 30 ans[24] ; Les spécimens présentés ici étant tout à fait hors-normes, il est plus que plausible qu’ils aient dépassé cette limite.
La seconde clématite pourrait avoir 35 ans au maximum[17]. Quant à la première, il ne paraît pas invraisemblable qu’elle soit plus âgée encore.
50 ans est une limite haute au delà de laquelle toute estimation semblerait exagérée, en tout cas purement gratuite[21]

Autres circonférences remarquables relevées sur le site de la Grande Corne: 36 – 33,5 – 31,5 – 30 cm, etc (non exhaustif).

Galerie

Localisation: cliquez ici
GPS: N46° 20.450′ E6° 21.944′
Accès: Les sorties hors sentier ne sont pas autorisées sur ce site naturel sensible (faune et flore). N’hésitez pas à me contacter si vous désirez absolument voir ces lianes, visites envisageables dans le cadre des chantiers régulièrement réalisés sur site par les bénévoles de la LPO (arrachage de plantes invasives, entre autres).

Deuxième Clématite découverte par Odile Cruz.
Merci à Elisabeth et Odile d’avoir accepté de prendre la pose.

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