les têtards de Novel

Situé à l’extrémité nord-est du département, aux portes du Valais suisse, Novel est un petit village montagnard niché au coeur du vallon encaissé de la Morge[2], relié au bord du lac Léman qu’il domine de 600 m par une unique route restée longtemps peu praticable. Du fait de cette topologie particulière les habitants de cette commune, la moins peuplée de Haute-Savoie[3], durent probablement vivre, jusqu’à relativement récemment[11], en quasi autarcie.

Ces conditions particulières sont à l’origine d’une autre singularité[1] , celle qui nous intéresse ici: une étonnante concentration d’arbres remarquables unis par une histoire commune:

les têtards

Têtards, trognes, ragosses (…) sont des arbres à l’apparence bien étrange: un tronc trapu surmonté d’une (ou plusieurs) touffe(s) de fins rejets hirsutes et denses[5].
Cet aspect caractéristique est du à la coupe cyclique des branches dans le but de fournir du bois pour de nombreux usages: chauffage, fagots pour le fourneau, vannerie, manches d’outils, piquets, etc ; les feuilles, quant à elles, sont souvent utilisées comme fourrage. Préserver l’arbre permet une repousse rapide des rejets, augmentant ainsi la fréquence des récoltes, ce qui n’est pas le cas avec un abattage pur et simple (la récolte d’arbres de futaie en sylviculture classique se compte en décennies, voire en siècles ; alors que le cycle de taille des têtards se compte en années).
Les trognes sont relativement communes, et même abondantes dans certaines régions de France, mais il s’agit la plupart du temps d’arbres isolés, d’alignements ou de petits groupes, rarement de peuplements. En forêt, dans une même logique de récoltes fréquentes et régulières, il est bien plus commun de rencontrer des « taillis » : boisements souvent impénétrables formés de ligneux cycliquement coupés au niveau du sol ; les souches couvertes de rejets sont appelées « cépées » (voir ce schéma). Mais les jeunes, tendres et appétissantes pousses ne sont pas à l’abri de la dent de l’herbivore, sauvage ou domestique, d’où l’intérêt d’une taille en hauteur (d’un taillis perché en somme).

Il existe un fort a-priori négatif concernant la culture des trognes, pourtant ces coupes cycliques ne nuisent pas forcément à l’arbre et semblent même accroître sa longévité en transformant l’arbre-individu en arbre-colonie[4], pour peu toutefois que cette taille soit bien réalisée, précoce et non interrompue. Malheureusement ces pratiques rurales sont peu à peu abandonnées, mettant en danger les vieux têtards qui sous le poids des grosses branches non récoltées finissent par casser[13], s’écrouler, et dépérir.

Si leur avenir est incertain, les vieux têtards abandonnés ne manquent pas de pittoresque: formes fantasmagoriques ; troncs massifs, creux, souvent ouverts ou divisés en plusieurs morceaux, coiffés de grosses branches biscornues.
Outre leurs dimensions, leur étrange beauté et leur valeur patrimoniale ces arbres présentent l’intérêt d’être de véritables oasis de biodiversité: mousses, lichens, fougères et autres plantes épiphytes ; batraciens, insectes, rongeurs, oiseaux, reptiles, etc. Un foisonnement de vie rendu possible par la multiplicité d’abris et de micro-biotopes que constitue l’imposante et anfractueuse masse ligneuse d’un têtard: tronc creux, branches sèches, évidées, boursouflures, cavités, bosses, rugosités, fissures, dépressions pleines d’humus, petites poches d’eau, etc…

La présence d’un nombre élevé de têtards sur la commune reflète le mode de vie et les pratiques passées de ses habitants. Il s’agissait pour les Novellands de rentabiliser au mieux les faibles ressources disponibles (surfaces de culture limitées, fortes pentes, isolement du village…). La conduite en têtard des hêtres permettait donc sur un même espace d’obtenir du bois et de faire pâturer le bétail. La commune était, à ce titre, un modèle de « sylvopastoralisme ».

La richesse en têtards est ici exceptionnelle. Novel pourrait en effet abriter entre 1000 et 5000 trognes au total![23]
312 spécimens inventoriés à ce jour (les plus remarquables).
cliquez [ici] pour accéder à une carte interactive.

Ces têtards pourraient être divisés en deux catégories:

A) Peuplements forestiers de hêtres.
B) Arbres disséminés en forêt, isolés ou en petits groupes près des habitations et le long des chemins. Principalement des érables sycomores.

(A)
Peuplements forestiers
Hêtres (Fagus sylvatica)

Ces peuplements sont situés au dessus de la commune, dans des secteurs à forte pente[12] (au point d’être par endroits difficilement praticables).

L’impression générale est assez… magique.

Décor fabuleux, magnétique, fantasmagorique, semblant tout droit sorti d’un conte fantastique ; je serais à peine étonné d’apercevoir en ces lieux, par un demi-jour brumeux, quelques lueurs fantomatiques, d’entendre d’étranges mélodies éthérées, ou de découvrir, surgissant d’une vieille trogne, un être sylvain surnaturel.

Ce vieux peuplement est très probablement unique en Haute-Savoie[20].
Hypothèse d’autant plus vraisemblable que dans l’absolu les forêts de têtards sont aujourd’hui devenues fort rares[27]. En dehors des célèbres peuplements pyrénéens[21] il existe encore en France quelques populations disséminées de trognes[22], mais leur étendue est assez limitée : de l’ordre de « plus ou moins 1 ha » me confie Dominique Mansion, spécialiste reconnu des arbres têtards, qui ajoute qu’il faudrait alors davantage parler de « boisements ou petits bois ».
À Novel on peut légitimement parler de « forêt » car à ce jour la superficie déjà explorée[7] des peuplements purs de hêtres s’élève à environ 15,7 hectares (la moitié environ de la surface potentielle estimée).

Un site exceptionnel donc!

Les forêts de la commune sont bien plus vastes encore[26], mais au delà des secteurs situés au dessus du village les essences se diversifient et les trognes sont moins nombreuses.
Peut-on toujours parler de « forêts de têtards » ?
Il serait plus prudent d’évoquer des « forêts à/avec têtards » (nuance importante, il me semble, pour préciser le degré de remarquabilité/rareté du site).

Plusieurs secteurs demandent encore à être explorés ; s’il est peu probable qu’ils soient aussi riches en trognes il reste vraisemblablement de très nombreux spécimens remarquables à découvrir…

Côté dimensions: les hêtres de plus d’un mètre de diamètre sont assez répandus ; statistiquement bien plus rares au delà de 4 mètres de circonférence ; ils ne sont, à ce jour, qu’une poignée à dépasser les 5m.
Voir graphique ci-dessous des circonférences relevées (mise à jour : nov 2021).

Ces têtards pourraient être âgés en moyenne de 150 à 200 ans ; les plus vieux spécimens dépassant manifestement cette limite, peut-être jusqu’à 300 ans.
Il n’est pas fondamentalement impossible que quelques fayards soient encore plus âgés (350 ans? 400 ans? Davantage?)[17] mais il faut rester prudent car on entre alors dans une zone floue de spéculation qu’à ce jour bien peu de données solides permettent d’étayer.

Ces arbres sont, en majorité, dans un état sanitaire très moyen, et faute d’entretien sont voués à s’écrouler sous le poids des vieux rejets…

Je me suis permis de baptiser les plus intéressants : la Météorite, le Diapason, l’Orgue, l’Hydre, le Pommeau, la Gorgone, le Pilier, le Gnome, Lancelot, la Sentinelle, Harionago, Jejyll, la Corolle, la Limace, la Bogue, la Barrique, Clotho, Beorn, la Pieuvre, Orthos, la Licorne, Saï, le Chamois, Arachne, Janus, l’Oursin, etc (à voir dans la galerie).
Il est bien évidemment impossible de dresser le portrait de tous les fayards remarquables qui peuplent la commune (d’autant plus que l’inventaire actuel est encore lacunaire).
Je me contenterai ici de vous présenter succinctement les plus admirables :

~ Cthulhu ~

Je croyais bien cerner le potentiel de la commune, régulièrement visitée depuis 2014, pourtant je ne m’attendais vraiment pas à tomber sur un fayard aussi énorme. Le décamètre affiche en effet 6,50 m[14] de circonférence vers la base, au plus étroit! Puis après ramification[19]: 4,90 – 3,02 – 2,93 m. Des dimensions exceptionnelles qui le catapultent à la première place du classement au niveau départemental[15] (et de loin).
Forte remarquabilité bien au delà des limites du département car dans l’absolu (à l’échelle Européenne) peu de hêtres dépassent cette mesure[16].
L’arbre est très dégradé, et peu de rejets sont encore feuillés (plutôt en fin de vie donc). Difficile de déterminer son âge, probablement autour des 300 ans.

On remarquera un gros épicéa épiphyte[18] assez haut perché et une belle anastomose horizontale (c’est à dire la soudure de deux partie d’un même arbre. Voir ici). Il n’est pas impossible que cette anastomose contribue de façon fortuite à la solidité de l’ensemble en retenant la partie la plus dégradée qui aurait probablement déjà cédé sous son propre poids sans cette sorte de haubanage naturel

J’avais prévu de nommer « Hêtre président » ou « empereur » le plus gros fayard rencontré, mais face à un individu aussi hors-norme j’ai plutôt opté pour « Cthulhu », en référence à une créature titanesque issue de l’imaginaire de l’écrivain HP.Lovecraft.

~ Magma ~

Avec 5,82 m de circonférence[24] Magma est lui aussi un Hêtre exceptionnel. Deuxième plus gros fayard de la commune (et du département). Dimensions rares et âge vraisemblablement élevé, avoisinant probablement les 300 ans (estimation prudente, mais il n’est pas impossible qu’il soit plus ancien).
Un arbre qui impressionne par son caractère monumental mais aussi pour son apparence, particulièrement saisissante : tronc sombre, gerçuré, cloqué, creusé, complexement cannelé, évoquant de façon frappante de la lave solidifiée (d’où le nom que je lui ai attribué)…

~ la Chimère ~

Fayard imposant aux formes étranges. 4,26 m[14] de circonférence au plus étroit. Cela paraît peu comparé aux dimensions de Cthulhu, mais il faut noter que cet arbre a perdu une partie de sa structure et devait être autrefois bien plus gros, dépassant très probablement les 5 m de tour, ce que la vue depuis l’amont laisse imaginer (sous cet angle l’arbre paraît avoir 2 m de diamètre).
Dimensions et aspect général suffiraient à le rendre remarquable, mais ce fayard a d’autres cordes à son arc.
Le coeur du tronc en décomposition, riche terreau naturel, a par le passé permis l’enracinement de plusieurs ligneux épiphytes[18] : deux épicéas et un sorbier des oiseaux. L’un des épicéas est très imposant (bien visible sur la photo générale. Tronc rougeâtre et rectiligne au centre). Cette impressionnante curiosité n’est pourtant pas la plus intéressante: comme je l’ai évoqué précédemment ce hêtre a perdu une partie de sa structure, accident ayant exposé le coeur de l’arbre et mis en lumière un fantastique entrelacs de racines, semblables à des entrailles. Les subtiles variations de couleurs et de textures permettent de savoir à qui appartiennent les différentes racines (gris = hêtre / rouge = épicéas / beige = Sorbier. Voir ici).

L’aspect d’intestins lignifiés est frappant, toutefois j’ai préféré trouver quelque chose de plus ragoûtant que « l’éventré » pour nommer cet arbre. la « Chimère » me paraissait plus poétique…

~ l’ancêtre ~

Moins impressionnant que les précédents car plus tassé, cet individu (je parle de l’arbre bien évidemment) se classe tout de même parmi les fayards d’exception avec 5,47 m[14] de circonférence au plus étroit.
Il se pourrait qu’il ait été bien plus gros car l’aspect du tronc et la dissymétrie de l’ensemble laisse imaginer une masse bien plus imposante. Ainsi, avant effondrement d’une partie de sa structure, il n’est pas impossible que cet arbre ait un jour dépassé les 6 m de circonférence (voir cette simulation).

Malgré quelques rejets relativement vigoureux l’aspect sanitaire n’est pas engageant: seule la tête amont, peu imposante, est encore vitalisée ; les 3/4 de sa masse étant sèche.
Son apparence pittoresque de ruine végétale laisse supposer un âge élevé ; probablement un des plus vieux hêtres de la commune (peut-être plus de 300 ans).

~ le Prince ~

S’il est loin de rivaliser avec les précédents spécimens, autant en âge que du point de vue dendrométrique (circonf 3,96 m[24]), le « Prince » est pour moi, à ce jour, le plus beau Fayard des forêts de Novel.
Pas d’autres vieux ligneux à proximité immédiate, si bien qu’il a pu développer un houppier majestueux, impressionnant pour un vieux têtard, autant en largeur qu’en hauteur. Un arbre vraiment grandiose!

~ Sigurd et Fafnir ~

Duo de hêtres situés à quelques mètres l’un de l’autre. Le premier est vigoureux,  massif, droit, avec deux têtes imposantes coiffées de nombreux rejets. Il mesure 4,55 m[14] au plus étroit. Lui aussi a perdu une partie de sa masse, possible qu’il ait dépassé 5 m de tour avant amputation. Le coeur exposé laisse apparaitre un amas de racines internes assez fines qui, le concernant, évoquent davantage une moustache que des entrailles (voir ici).

Le second est un peu moins gros avec une circonférence de 3,78 m[14]. Il se distingue surtout par sa forme: port penché vers l’aval, en porte-à-faux, presque couché. Beau fût couvert de mousses. Grosse casse récente. Moins fringant que le précédent.

~ les Siamois ~

Têtard trapu, creux, aux formes inhabituelles ; sorte d’amalgame ligneux ajouré dont j’aurais bien du mal à préciser la nature: arbre unique? Plusieurs arbres en partie fusionnés? Quoi qu’il en soit l’ensemble est visuellement frappant, vraiment très pittoresque.

À noter qu’un Sorbier a poussé au coeur de l’arbre. Une partie du tronc ayant disparu les racines du Sorbier se retrouvent à l’air libre, offrant l’aspect d’une méduse ligneuse perchée sur le têtard (voir ici)…

~ la Massue ~

4,42 m[9] de circonférence. Tête et tronc massifs, imposants, rejets élancés et puissants. En bord de chemin, donc très facile d’accès contrairement aux autres têtards.
Présente de jolies anastomoses.

~ le Dragon ~

Arbre superbe, puissant, vigoureux, à la silhouette étrange: Si certains hêtres évoquent le minéral, les formes rondes et sinueuses de cet individu semblent plutôt reptiliennes. Un des plus beaux fayards de Novel!
Circonférence: 3,91 m[14] au plus étroit.

~ la Caverne ~

Si les forêts situées au dessus du village (le Deley, le revers, de Lachau) sont les plus remarquables, car quasi uniquement constituées de vieux Hêtres têtards, les autres secteurs forestiers possèdent eux aussi leurs Trognes, mais celles-ci sont moins nombreuses, disséminées. Paradoxalement leur relative raréfaction peut jouer en leur faveur en maximisant l’impact visuel/émotionnel d’une rencontre.
C’est le cas pour ce Têtard qui semble perdu au milieu d’une forêt d’apparence normale ; spectacle d’autant plus saisissant que ses dimensions sont importantes: 4,50 m au +étroit[24].

Ce fayard est creux comme la plupart des vieux arbres, toutefois ce spécimen présente une véritable cavité, sorte de petite grotte ligneuse dans laquelle un homme peut tenir (je n’ai pas pu résister, vous imaginez bien).

~ le Fossile ~

Un hêtre sec mais toujours impressionnant: énorme masse ligneuse spiralée, noirâtre, craquelée, comme fossilisée. Circonférence de ~5,14 m[9].

Etc…

Il n’est pas impossible que ce prestigieux casting évolue, au gré de mes futures découvertes…

Galerie

(B)
Arbres rares et disséminés en forêt, isolés ou en petits groupes près des habitations et le long des chemins
Érables sycomores (Acer pseudoplatanus) principalement

Si les peuplements de hêtres sont liés à des pratiques sylvopastorales, les têtards isolés, alignés ou en petits groupes, appartiennent probablement à une autre catégorie. L’usage en était peut-être différent. Concernant les spécimens proches du village, leur implantation suggère une possible volonté de délimiter certaines parcelles, toutefois le choix de l’essence questionne: le bois de l’érable aurait-il davantage servi à l’ébénisterie?

Les trognes d’érable sont bien moins nombreuses que les hêtres (environ 15% des arbres inventoriés).

Certains ont des dimensions tout à fait remarquables et semblent fort âgés…

~ le Kraken ~

Le « Kraken » est peut-être l’arbre le plus remarquable de Novel. Un érable exceptionnel, autant pour ses dimensions que pour sa beauté.
Ce monumental têtard mesure 6,28 m de circonférence à la base au plus étroit[24]. Très impressionnant ce chiffre est pourtant loin de donner la mesure du caractère extraordinaire de cet érable, car si la circonférence n’est pas la plus importante pour la Haute-Savoie (7,60 m à la base pour l’érable de La Thuile au Salève[29]), son port très évasé lui confère, et de très loin, la première place en terme de masse ligneuse. On pourrait presque parler d’un gigantesque bouquet de têtards, chaque tête étant aussi volumineuse que la plupart des érables rencontrés sur la commune.
Il présente une vigueur étonnante pour un aussi vieux spécimen. Pas simple de donner un âge à un arbre aussi singulier, mais il me paraît difficile de croire que cet arbre puisse avoir moins de 300 ans.
Un colosse vraiment spectaculaire! Un des arbres les plus remarquables du département, toutes espèces confondues (et qui pourrait légitimement figurer en bonne place dans un ouvrage sur les arbres remarquables de France). J’ai beau avoir l’habitude de rencontrer des ligneux hors-norme, ce spécimen m’a laissé sans voix.

Un grand merci à Pierre Jean Grégoire qui m’a signalé cet érable extraordinaire qui avait jusque-là échappé à mes investigations[28].

~ la Main ~

Les autres érables têtards de la commune sont très loin de rivaliser avec le Kraken, mais ce dernier étant exceptionnel la comparaison n’est pas forcément pertinente. Il ne serait pas très fair-play de snober ces quelques trognes qui dans l’absolu sont tout à fait remarquables.

Le plus intéressant, par son aspect et ses dimensions, est un très bel arbre présentant un beau fût massif de 4,13 m de tour[9]. Son état semble meilleur que la plupart des érables du secteur. Sa forme évoque une énorme main ligneuse aux doigts noueux.
Il n’est pas directement situé en bord de chemin mais à quelques mètres en amont, il vous faudra donc ouvrir l’oeil pour le découvrir :

~ l’Épave ~

Ce spécimen situé en bord de route est en mauvais état. Il présente une circonférence de 6,60 m à la base[8]. Souche massive très vite ramifié en deux gros troncs  (3,75 m de tour max)[8]. Peut-être s’agit-il d’une vieille cépée?
Il faut se placer en aval pour bien se rendre compte de la masse de sa base, car vu de la route il n’est pas si impressionnant :

~ les Sauvageons ~

Un duo en bord de route, sous le village, mérite aussi le détour. Concernant ces deux arbres on peut vraiment parler de ruines végétales, tant ils sont abimés, biscornus, couverts de mousses et de plantes épiphytes. Les dimensions sont, elles aussi, remarquables: 4,10 m[8] et 3,94 m[9] :

~ Liéchi ~

En forêt les érables sont plutôt rares, disséminés, et généralement de dimensions plus modestes. Quelques exceptions toutefois comme ce beau spécimen, visiblement assez âgé (circonf 3,90 m)…

Voir graphique ci-dessous des circonférences relevées sur la commune (maj nov 2021).

Galerie

On trouve aussi quelques individus d’autres espèces, notamment un gros Frêne de 3,68 m de tour[10], ou encore un inattendu Orme têtard en forêt (circ 3,11 m).

À Novel les têtards étaient « coupés tous les 4-5 ans dans une proportion de 3 sur 4 » selon Mireil Brouze.

Sur la mappe Sarde de 1732 sont représentés de nombreux arbres stylisés, simples indications de la nature des parcelles ; toutefois certaines d’entre elles sont couvertes de formes étranges, courtes et globuleuses.
Pourrait-il s’agir de têtards ?

Hypothèse fragile mais très séduisante car suggérant une pratique de l’étêtage déjà courante il y a presque 300 ans, et suffisamment singulière pour figurer sur la mappe!

On m’a confié que ces symboles correspondraient aux vergers, toutefois je constate qu’ils sont présents sur de grandes surfaces (~124 hectares. Voir ici), parfois en versant nord, assez éloignés du village et à des altitudes plutôt élevés (jusqu’à 1700 m). Il n’y a cependant pas vraiment de correspondance entre les forêts de têtards actuelles et les parcelles couvertes de ces pictogrammes sur la mappe (voir ici).
Mystère…

Le 19 octobre 1924 Novel fut ravagé par un incendie. La quasi totalité du village fut réduite en cendres, une quarantaine de chalets en tout. Seule une poignée de bâtiments (église, presbytère…) échappèrent au flammes. Les têtards sont donc, avec ces quelques édifices, les derniers témoins de l’ancien Novel ; témoins vivants, qui plus est!…

La commune ayant pour projet de protéger et valoriser son patrimoine arboré remarquable cet article est amené à évoluer en fonction de l’actualité…

Un grand merci à René Adam pour son aide précieuse et son entrain communicatif.

Localisation: cliquez ici
Accès: route unique depuis Saint-Gingolph, sinueuse et étroite, mais bien entretenue. Parking au village où à La Planche. À 25 km d’Evian, 35 km de Thonon, 67 km de Genève…
Pour retrouver les trognes évoquées, rendez-vous sur la carte interactive. Cet article ne traite que des têtards, mais la commune possède bien d’autres arbres d’intérêt. N’hésitez pas à en inclure quelques-uns à votre sortie, comme le fantastique Orme en orgue, ou le Trident de Trepertuis. À ne pas manquer sur la route de Novel, le colossal Orme têtard de Jarcotin (mort depuis peu malheureusement, mais toujours visible)[6]

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les Cerisiers de Forchez

Le terme ’’cerisier’’ peut prêter à confusion car les fruitiers cultivés pour leurs cerises sont issus de deux espèces différentes :
le Merisier – Prunus avium , pour les variétés de cerises douces et sucrées (Bigarreaux, Guignes) ; et le Cerisier/Griottier – Prunus cerasus , pour les variétés à fruits acides (Griottes)[1].
Si le Merisier est un arbre au développement important, le Griottier est en revanche un arbrisseau buissonnant (parfois arbuste, mais rarement). Les différentes variétés de Griottier et de Merisier sont souvent greffées[2] (le bourrelet de greffe est facile à repérer et peut être parfois spectaculaire).
En Haute-Savoie la plupart des fruitiers sont vraisemblablement des variétés de Prunus avium[3].
Par la suite quand j’utiliserai le terme de cerisier je ferai référence au Merisier[4].

Excepté les espèces à fort développement et/ou à longévité élevée (Châtaignier, Olivier, Noyer) Les arbres de vergers sont relativement peu courants dans les inventaires d’arbres remarquables : faible longévité relative, ligneux discrets aux dimensions modestes, difficulté d’accès (vergers privés souvent clos), sont autant de causes possibles de cette rareté apparente.
Parmi ces essences délaissées se trouvent les Cerisiers[5].
Qu’ils soient peu représentés ne signifie pas l’absence d’individus remarquables, il suffit pour cela de consulter les inventaires étrangers (notamment anglais[6]) pour s’apercevoir qu’au-delà des hypothèses évoquées plus haut cette rareté est peut-être aussi liée à l’intérêt qu’on leur porte.

Je dois avouer qu’au tout début de ma quête j’étais moi-même plutôt enclin à focaliser mes recherches sur les espèces potentiellement spectaculaires.
Si je me suis tout de même assez rapidement intéressé aux essences plus discrètes, habituellement délaissées, il m’a pourtant fallu du temps pour dénicher quelques Cerisiers remarquables ; et encore, d’une remarquabilité plutôt modérée[7].

Ce n’est qu’au début de cette année 2021 que les premiers Cerisiers d’exception ont intégré mon inventaire.

Au nord du département, non loin d’Évian, la commune de Saint-Paul-en-Chablais abrite un trio de spécimens exceptionnels, groupés en un même lieu.
Si j’ai repéré ces arbres il y a déjà fort longtemps – car visibles de la route montant au village – je ne les ai visités qu’en début d’année.
Je dois dire que je me sens un peu bête de ne pas m’y être précipité plus tôt, tant ces cerisiers sont extraordinaires.

Situés dans un verger clairsemé en légère pente face au lac Léman, en limite nord-ouest de la commune, ces trois Prunus présentent des dimensions tout à fait remarquables, en particulier deux d’entre eux, à ce jour les plus grosses circonférences relevées pour la haute-Savoie[8].


Le plus impressionnant du trio affiche 3,20 m de circonférence, mesuré au plus étroit[9] (précision importante vue l’irrégularité du fût[16]. La moyenne de trois mesures à des hauteurs différentes est de 3,36 m).

Arbre assez branchu, nombreux rejets, houppier très dense. Son état sanitaire semble relativement satisfaisant vu son âge élevé.
Outre des dimensions record ce Cerisier présente un tronc superbe, d’aspect très pittoresque: très bosselé, vrillé, aux formes noueuses.

Des circonvolutions de son fût émerge une silhouette presque humaine. Apparition étrange, fascinante, belle et inquiétante à la fois.


Le second membre du trio, à peine moins gros que le précédent, mesure 3,17 m de circonférence[10] (moyenne de 3,23 m) :

Cet arbre présente aussi un tronc impressionnant, très bosselé, légèrement vrillé, dévitalisé par endroits, coiffé de trois grosses charpentières, dont l’une semble sécher. Aspect sanitaire moyen. Traces de tailles.

Ces deux premiers spécimens ont présenté une croissance régulière de leurs houppiers jusqu’aux environs de 1984[11], puis une diminution progressive au-delà de cette date (marquant probablement le début de la phase de sénescence? Une information qui peut nous aider à évaluer leurs âges).

S’ils ne peuvent égaliser les records des essences les plus longévives, les merisiers ayant une faible espérance de vie, ces spécimens sont vraisemblablement assez âgés ; peut-être 130 à 150 ans, ce qui serait tout à fait remarquable pour l’espèce[12].

Les hauteurs sont plutôt communes : 11,2 et 10,8 m[13].

 

Si le dernier membre du trio est un peu plus élevé – 15 m environ – celui-ci se distingue surtout par un houppier très large, impressionnant d’amplitude, alors même qu’amputé en partie (une grosse charpentière manquante. Casse entre 1984 et 1988[11]). Sa surface projetée au sol est actuellement de 280 m²![14] Sa position au sommet d’une légère butte le rend encore plus majestueux.

Son port déséquilibré, au houppier quasi unilatéral, est assez esthétique sous un certain angle. Tronc un peu vrillé, quelques protubérances. Belles racines apparentes en aval de la butte. Un peu de lierre. Aspect vigoureux. Contrairement aux deux autres cerisiers, son houppier continue de croître.

Circonférence moindre que pour les précédents spécimens, mais toujours remarquable: 2,97 m[15].

L’environnement n’a quasiment pas évolué en un siècle, si ce n’est la disparition progressive d’une poignée de petits fruitiers et la présence d’un potager entre les deux plus gros cerisiers entre les années 1950 et 2000[11]

Galerie

Localisation: cliquez ici
GPS: environs de 46.381876 , 6.609435
Accès: Terrain privé, mais arbres visibles de la route.

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le Poirier de Ganguilly

De tous les ligneux les arbres fruitiers sont certainement ceux avec lesquels l’homme entretient les liens les plus étroits. Générations après générations, nos ancêtres ont patiemment trié, sélectionné, croisé, amélioré les souches sauvages pour obtenir la multitude de variétés qui font aujourd’hui la richesse de nos terroirs. Un patrimoine pluri-séculaire (voire millénaire) mis à mal par notre modernité friande de beaux fruits calibrés, bien lisses, aseptisés, qui ne sont riches, finalement, que des kilomètres qu’ils ont parcourus pour parvenir dans nos caddies ; au détriment de fruits peut-être moins beaux, moins symétriques, moins brillants, un peu tâchés, mais autrement plus savoureux, nutritifs, et surtout riches de leur histoire locale.

Les folklores locaux sauvegardent encore, par endroits, la mémoire d’antiques tonnelles de vigne, de vieux pommiers, de noueux amandiers, de gigantesques poiriers, etc. Ces arbres doublement choyés, pour leurs fruits et pour leur caractère remarquable, étaient autrefois de véritables attractions locales souvent citées dans les guides de voyageurs[6].

Malheureusement les vieux vergers disparaissent petit à petit[1] et je ne rencontre aujourd’hui que trop rarement des fruitiers remarquables.
Heureusement il en existe encore, mais si peu, et tellement discrets qu’ils n’éveillent généralement pas l’attention des locaux.
D’autant plus discrets qu’il s’agit de petits arbres peu impressionnants ; en tout cas pas de quoi rivaliser avec chênes, tilleuls, séquoias, platanes, cèdres, etc (dont la majesté naturelle rend remarquable, aux yeux des néophytes, même les plus modestes spécimens).

Notre département abrite toutefois un colosse, aux dimensions extraordinaires, capable de rivaliser avec des essences habituellement bien plus imposantes.
Il s’agit d’un Poirier, situé sur la commune de Fessy, au lieu-dit Ganguilly[9].
À ce jour le plus gros représentant de son espèce en Haute-Savoie.

Il n’est pas impossible qu’il existe de plus impressionnants poiriers savoyards, mais la probabilité reste très faible car dans l’absolu ses dimensions sont exceptionnelles pour l’espèce ; au point de conférer à cet individu une remarquabilité élevée au niveau national![3]

Cet arbre hors norme mesure 3,68 m de circonférence[2]!

Les poiriers plafonnent généralement à 15/16 m de haut, mais peuvent atteindre 20 m ; celui de Fessy est bien en deçà car il mesure 12,7 m[4].
Si sa circonférence est exceptionnelle sa hauteur n’a donc rien de remarquable pour l’espèce, mais est toutefois largement suffisante pour prêter à cet arbre isolé un port noble et imposant.

Il pourrait être âgé de 150 à 200 ans, ce qui est déjà assez élevé pour un poirier ; les arbres fruitiers n’étant pas les plus longévifs des ligneux (s’il n’est pas impossible qu’il dépasse les 200 ans, 250 me parait toutefois un maximum)[5].

Quelques observations: l’arbre est semble-t-il creux, au moins en partie. Présence de lierres envahissants[8], mais aussi de gui. Nombreux rameaux secs. Malgré un aspect vigoureux l’état de ce poirier me paraît s’être dégradé ces dernières années. À surveiller.

Ce poirier est situé en marge d’un verger à la limite des communes de Brenthonne et Fessy. En 1927, ce verger s’étendait davantage à l’est côté Fessy, jusqu’à la route des Crets Marteneaux. Des arbres ont été plantés depuis cette date, sans compenser toutefois la disparition de nombreux fruitiers[7]. La comparaison du cliché aérien de 1927 avec l’image satellite d’aujourd’hui permet de supposer qu’une poignée de fruitiers pourraient être centenaires. Aucun n’atteint toutefois les dimensions exceptionnelles de ce poirier…
À noter que notre arbre est accompagné d’un autre poirier qui bien que nettement plus modeste affiche une honorable circonférence de 2,16 m. Ces deux arbres sont les seuls survivants d’un ancien alignement[10].

J’espère, à l’avenir, pouvoir rencontrer le propriétaire de ce fantastique poirier afin d’en apprendre davantage (j’aimerais notamment en connaître la variété. Avis de pomologues bienvenus)…

Galerie

Localisation: cliquez ici
GPS: 46.275957 , 6.405011
Visible depuis la départementale 903 entre Lully et Brenthonne.
Accès: accès possible depuis l’allée l’Épine ; à noter toutefois que l’arbre, s’il est accessible, est situé sur un terrain privé.

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le Chêne de Tougues

Parmi les arbres les plus intéressants que possède la commune de Chens-sur-Léman, il en est un qui mérite tout particulièrement d’être mis en lumière: il s’agit du Chêne de Tougues ; arbre remarquable à plusieurs titres: beauté, dimensions, âge et localisation plutôt inattendue.
Outre les critères ci-dessus évoqués, des mesures de protection et de valorisation de cet arbre vénérable ont été engagées par la commune ; ajoutant à la liste de ses qualités propres l’aspect symbolique d’un projet exemplaire, amené, je l’espère, à devenir un modèle du genre en Haute-Savoie.
Mais avant d’évoquer ce projet intéressons nous aux différents aspects de la remarquabilité de ce chêne :


Un arbre superbe:

Port noble, étalé et majestueux ; houppier[1] très large ; beau fût[2] aux courbes douces, net et dégagé, exempts de gourmands[3] ; structure élégante, harmonieuse ; nombreuses belles charpentières[4] sinueuses ; aspect préservé, impression de vigueur[28]
De surcroît sa situation isolée[5] lui a permis d’exprimer tout son potentiel ; augmentant sa valeur esthétique et donc, par conséquent, son côté photogénique/pittoresque.
Enfin, d’un point de vue paysager, son implantation à une cinquantaine de mètres du lac Léman est un atout de plus…

À ses pieds, sous son imposant houppier, il serait difficile pour qui a des yeux pour voir et un coeur pour ressentir, de rester insensible à la majesté qu’il dégage.

Il s’agit, pour moi, d’un des plus beaux chênes du département[6]

Les chênes sont des arbres on ne peut plus communs[7]. Invoquer une « localisation inattendue » comme critère supplémentaire de remarquabilité pourrait dès lors sembler un peu étrange.
Afin d’élucider ce paradoxe apparent laissez-moi vous présenter une particularité de cet arbre, et pas des moindres (bien qu’elle ne soit pas du tout évidente de prime abord) :

La France compte plusieurs espèces de chênes autochtones[9], en majorité méridionales ; mais en terme de distribution et de quantité deux d’entre elles sont largement majoritaires[10] :

    le Chêne pédonculé (Quercus robur),
et le Chêne sessile (Quercus petraea).

– Le premier, même s’il est présent en forêt, se plaît davantage en situation isolée, en haie bocagère , en bosquet, car il est gourmand en lumière ; il aime les sols riches , profonds, plutôt humides.
On le reconnaît[11] par son gland porté par un pédoncule (d’où son nom).
– Le second, bien plus frugal, moins exigeant en lumière et en humidité, est un arbre typiquement forestier[12].
Contrairement au pédonculé ses glands paraissent accrochés aux rameaux (on dit, en terme botanique, qu’ils sont « sessiles »).

En raison des différences évoquées ci-dessus (écologie, lumière, sol, etc) quasiment tous les chênes isolés et les gros chênes hors forêt sont des pédonculés.
Ceux-ci représentent par ailleurs la majorité des chênes remarquables inventoriés en France et à travers l’Europe[13].

Le bon sens voudrait donc que nous ayons ici affaire à l’espèce robur , mais contre toute attente il s’agit d’un petraea[8]!

Il est du coup tout à fait inhabituel, et même plutôt rare[14], de découvrir un si gros sessile solitaire là où on s’attendrait à rencontrer un pédonculé ! Voilà pourquoi j’évoquais une localisation inattendue

Concernant ses dimensions :

le Chêne de Tougues affiche 4,60 m de tour[15].

Une circonférence parfaitement remarquable, sans être exceptionnelle toutefois[16] (les chênes colosses étant relativement nombreux dans les inventaires). Notons cependant que l’espèce Q.petraea n’atteint pas les dimensions de Q.robur[17] ; un chêne sessile est donc, à circonférence égale, un peu plus remarquable qu’un chêne pédonculé.

À ce jour, en l’état actuel de mes prospections, le Chêne de Tougues est même le 2ème plus gros sessile du département[18], à deux petits centimètres seulement derrière celui de Saint-Jeoire (alors qu’une 20aine de pédonculés sont recensés avec des circonférences égales ou supérieures).

Sa hauteur, 24,4 mètres[19], n’a en revanche rien d’extraordinaire[20]. Mais ce n’est pas étonnant car isolé[5], sans concurrence immédiate, il n’a pas eu à engager de course à la hauteur, comme cela aurait été le cas en forêt.

L’étendue de son houppier est par contre peu commune, car couvrant une superficie de 687 m² , avec une largeur maximale de 32 m[21].
Port ample qui contribue fortement à l’aspect grandiose de cet arbre…

J’estime son âge compris entre 200 et 250 ans[22] ; estimation que d’aucuns pourraient qualifier de timide, mais qui a le mérite d’être raisonnable/vraisemblable. Il n’est toutefois pas impossible qu’il soit plus âgé, éventuellement jusqu’à 300 ans, mais pas davantage à mon avis.

L’a priori populaire fait du chêne un arbre aisément millénaire. Or, si effectivement il en existe de plus de 1000 ans, rarissimes sont les individus atteignant un âge aussi canonique ; 500 ans constitue, en réalité, une limite franchie par bien peu d’arbres ; et 300 ans est déjà un âge tout à fait remarquable pour un chêne.

Difficile pour l’esprit humain de penser en siècles, mais prenons tout de même conscience que notre arbre était vraisemblablement contemporain de Louis XVI, de Mozart, ou encore de Jean-Jacques Rousseau !

Au XVIIIème le site appartenait au châtelain de Beauregard.
Après la révolution, au milieu du siècle suivant, marqué par l’essor du tourisme thermal, Charles Carrier[23], alors propriétaire des lieux, effectue une demande d’autorisation de commercialisation des eaux minérales qui jaillissent à Tougues[24]. Autorisation accordée en 1869, à la suite de quoi il « fait construire un petit complexe hôtelier »[25] (visible sur de nombreuses cartes postales anciennes[26]).
Le chêne était situé dans le parc de cet hôtel.
Jusqu’à fin XIXème les chênes étaient bien plus nombreux à Tougues et notre arbre est vraisemblablement le dernier représentant d’un ancien bois de chênes situé à proximité[27].
Il n’est pas impossible que l’arbre ait servi de repère trigonométrique pour le cadastre de 1883[31]. Dans ce cas cela signifie qu’il était déjà imposant il y a 136 ans.

Un âge estimé de 200 à 250 ans (voire 300) signifierait une germination possible/probable entre 1770 et 1820 , au plus tôt vers 1720 ; et s’il a été planté cette plantation a dû avoir lieu, au plus tard, vers 1830. L’arbre est donc, quoi qu’il en soit, antérieur à la construction de la bâtisse ; Il serait alors intéressant de connaître l’histoire du site entre 1720 et 1820 (mais je n’ai pour l’instant rien trouvé à ce sujet)…

Comme je l’évoquais en introduction, outre les critères de remarquabilité évoqués ci-dessus, le Chêne de Tougues se distingue par le caractère exemplaire du projet de protection et de valorisation qui lui est consacré.

Petite chronologie :

Début 2018 Thierry Leborgne[29], président d’une association locale de défense de l’environnement, m’informait de la possibilité que cet arbre soit prochainement « élagué » pour des raisons de sécurité (le lieu étant très fréquenté). Sachant ce que le terme d’élagage implique bien trop souvent (tailles inadaptées, trop sévères, parfois inutiles, etc) j’étais plutôt inquiet ; je me suis alors empressé de contacter la municipalité pour proposer une autre approche : l’idée principale étant, pour répondre à cette problématique de sécurité sans avoir à défigurer ce chêne superbe, d’établir un périmètre clos à l’aplomb du houppier. Périmètre qui permettrait, en outre, de préserver le système racinaire du tassement dû à la forte fréquentation du site, et d’éviter l’appauvrissement du sol (tontes régulières, évacuation des feuilles mortes = très peu d’humus).
Message très bien accueilli je dois le dire[30].

En août 2018 je rencontrais Laurent Peronin (arboriste grimpeur, éducateur grimpe d’arbres et paysagiste)[32] à l’occasion d’une animation qu’il réalisait au Salève. Une bien belle rencontre. J’ai alors tout naturellement pensé à lui concernant le chêne de Tougues, car au-delà de ses compétences en terme d’élagage j’ai été touché par son intégrité, sa franchise, et son amour pour les arbres.

En février 2019 nous avions rendez-vous à Tougues avec Madame Pascale Moriaud, Maire de Chens, pour évoquer les actions que nous préconisions pour le Chêne. Laurent était en première ligne, car concernant l’aspect sécuritaire – prioritaire à ce stade – je n’étais pas un interlocuteur légitime. Un premier échange très intéressant.
Nous ont ensuite rejoint sur ce projet Lionel Staub (Expert Forestier)[33], et Simon Leclerc (grimpeur et sculpteur)[34].
Nous avons alors réalisé un dossier synthétique, reprenant les points abordés, accompagné de quelques croquis afin de visualiser les différentes pistes d’aménagement proposées…

Avant de décrire les applications concrètes de ce projet je tiens à souligner un point important : au sujet des arbres remarquables en presque 10 ans d’échanges avec de nombreuses municipalités à travers le département je n’ai encore jamais rencontré une telle ouverture d’esprit et une telle volonté d’engagement. Un positionnement exemplaire qui mérite d’être signalé !

Première phase – mai 2019 :
– élagage léger (retrait des bois morts de grosses sections).
– expertise sanitaire.

Deuxième phase – juin 2019. Début des aménagements :
– Création et pose des barrières, de l’arche d’entrée et du panneau. Le tout à base de récupération de tonneaux de chênes.
– Réalisation du chemin d’accès en sable et galets locaux.

Troisième phase – prévue au printemps 2020. Plantations :
L’idée étant, dans un premier temps, de clore les espaces vides entre les barrières par des haies vives de petits ligneux autochtones ; puis dans un second temps de planter dans l’espace clos, sous le houppier, quelques massifs de plantes poussant habituellement en compagnie du chêne sessile[35]. Massifs clairsemés entre lesquels doit être répandu du mulch.

À suivre…

Galerie

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GPS: 46°19’21.1″N  /  6°15’28.8″E
Accès: très facile. Parking à moins de 200 m de l’arbre. Situé à 18 km de Genève, 70 km d’Annecy, 175 km de Lyon,…

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le Tilleul de Douvaine

En créant ce site j’avais initialement dans l’idée de présenter, en priorité, les ligneux les plus connus de Haute-Savoie, célèbres même au delà des frontières départementales[1]. Pourtant, aujourd’hui, avec pas loin de 80 articles je n’ai publié à ce sujet qu’un seul portrait[2]. Il ne s’agit pas de procrastination, mais plutôt d’un mélange de respect sacré – très intimidant quand il s’agit de prendre la plume – et de la conviction qu’un texte qui n’apporterait rien de nouveau n’aurait que peu d’intérêt[3]. Je me laissais alors le temps nécessaire à la poursuite de mes recherches[4] ; et c’est justement là que le bât blesse, tant cette tâche s’avère ardue[5].

Le Tilleul de Douvaine est, selon moi, l’arbre le plus remarquable du département.
 
Promotion que d’aucuns pourraient trouver subjective et discutable, mais plusieurs critères, notamment un âge très élevé et des dimensions colossales, permettent légitimement de lui décerner ce titre.
Résilience saisissante, aspect fantastique et pittoresque, association avec l’église ; autant de qualités supplémentaires parachevant le sacre de ce fabuleux ligneux.

Pour les raisons précédemment évoquées je n’avais jamais entrepris d’en dresser le portrait ; mais il est plus que temps de lui rendre hommage.


Sa hauteur est de 20,5 m[10], rien d’extraordinaire.
En revanche sa circonférence est exceptionnelle !

Le mètre ruban tombe en syncope, le décamètre déclare forfait et laisse la main au double décamètre qui affiche…

~ 11,5 m de tour[7] !

Il s’agit à ma connaissance du troisième plus gros Tilleul de France[8],
et de l’un des plus imposants d’Europe[9] !

Il est probable que certains restent dubitatifs face à cette mesure ; soit qu’ils pensent avoir affaire à plusieurs arbres, soit qu’ils estiment curieux, sinon illégitime, de mesurer du vide.
À ce propos, deux remarques succinctes:
Seule une analyse génétique permettrait de trancher définitivement, toutefois l’examen attentif de la structure de l’arbre (nous y reviendrons) ainsi que l’observation d’autres vénérables tilleuls européens de gabarits similaires permettent de supposer avec force, à défaut de certifier, qu’il s’agit d’un seul individu (chez les très vieux sujets, les troncs creux, dégradés, ouverts, éclatés, morcelés, sont davantage la norme que l’exception).
Concernant les zones vides, il faut imaginer qu’elles étaient autrefois comblées par des parties aujourd’hui disparues de l’arbre (voir schémas dans la suite de l’article). Hormis leur affaissement progressif vers l’extérieur les deux axes survivants ne se sont pas déplacés au sol, mais ont continué à croître vers l’extérieur, en périphérie du coeur absent. Ce Tilleul aurait donc peu ou prou la même circonférence s’il avait conservé la totalité de sa structure (voir sur ce photomontage ce à quoi aurait alors pu ressembler notre arbre)…

Il est communément répété que sa forme serait due à la foudre qui l’aurait fendu en deux au début du 20ème siècle.
S’il n’est pas impossible que cet arbre ait été spectaculairement foudroyé à cette période, justifiant probablement qu’on en parle encore aujourd’hui, son aspect actuel n’en est en rien la conséquence. Pour preuve (entre autres) l’illustration ci-dessous, datant de 1895[11], nous permet de constater que notre tilleul avait alors quasiment la même structure qu’aujourd’hui, et n’a donc pu être fendu à une date ultérieure.

L’hypothèse d’un foudroiement bien plus ancien n’est pas à écarter définitivement, mais en l’absence de toute trace écrite cette donnée reste douteuse, d’autant plus que l’évolution morphologique naturelle des tilleuls très âgés suffit amplement à expliquer sa forme actuelle…

Trônant au pied de l’église, l’arbre se situait jadis au coeur du cimetière (aujourd’hui déplacé[20]).

La tradition orale (jusqu’aux documents officiels) le fait remonter à l’époque d’Henri IV:

Vers l’année 1600, par décision de Maximilien de Béthune, dit duc de Sully, alors ministre du roi, de nombreux arbres, principalement des ormes, ont été plantés sur tout le territoire français.
Les vieux ormes ont pratiquement tous disparu, victimes de la maladie de la graphiose ; en revanche il subsiste encore de nombreux Tilleuls de Sully.

Dans l’imaginaire populaire les « Sully » sont des arbres de places ou de parvis d’église, lieux de rassemblement et de discussion. Mais il y a là un amalgame entre les arbres de village, dont la tradition est bien antérieure à Henri IV, et les véritables arbres de Sully.
Si la lettre patente de 1601[17] évoque bien les « places publiques », ces arbres furent principalement plantés aux carrefours et le long des grands chemins. L’objectif était plus utilitaire que symbolique, et le choix singulier de ces sites de plantation s’explique notamment par les fonctions du ministre: Sully fut nommé en 1599 « grand Voyer de France » (ministre de la voirie en quelque sorte[34]) ainsi que « Grand maître de l’artillerie de France ». La plantation massive de nombreux arbres répondaient donc, avant tout, à deux nécessités: stabiliser les voies de communications, alors en fort mauvais état, et fournir en quantité du bois de qualité pour fabriquer des affûts de canons…

Que le Tilleul de Douvaine soit un Sully est une idée séduisante, mais fausse:

Outre le fait que nous ayons affaire à un arbre de cimetière (ce qui en soi est déjà un critère excluant)[39], le simple examen du contexte historique permet d’infirmer cette hypothèse: la Haute-Savoie n’est française que depuis 1860[38], et il est donc exclu qu’on ait appliqué à Douvaine vers 1600, deux siècles et demi avant l’annexion, les directives d’un ministre d’une nation étrangère ; nation ennemie qui plus est!
(→ 1598 différend de la « paix de Vervins »[40], puis guerre franco-savoyarde de 1600 à 1601)…

Une variante raconte qu’Henri IV aurait attaché son cheval au tilleul.
Anecdote qui tient davantage d’un folklore tardif que d’une réalité historique ; le Roi de France n’ayant jamais mis les pieds à Douvaine[37].


Au tilleul de Douvaine on attribue généralement un âge d’environ 400 ans, hypothèse qui découle de celle d’une plantation sous Sully vers 1600. Ce postulat est erroné, comme nous venons de le voir ; mais se pourrait-il que cet arbre soit âgé de quatre siècles, justifiant peut-être ce quiproquo historique?

Il est possible de connaître les dimensions que peuvent prétendre atteindre des arbres plantés vers 1600 par l’examen des Sully véritables et par l’étude du rapport âge/circonférence de nombreux tilleuls dont on connait l’année de plantation.

→ Signalons, à ce propos, l’étude comparative réalisée sur 40 tilleuls de Sully par Castor masqué[18], chercheur d’arbres Isérois. Travail qui lui a permis de déduire une fourchette de circonférences allant de 5 à 7 m, avec une moyenne de 6,20 m.

Une chose est claire: notre arbre ne joue pas dans la même cour, car ses mensurations sont bien supérieures à ce qu’on pourrait attendre d’un tilleul de 400 ans.
Au vu de ses dimensions et de son aspect ce vénérable ligneux est bien plus âgé qu’annoncé!

Mais alors, quel âge peut bien avoir le Tilleul de Douvaine?

Mes propres études statistiques et bibliographiques me permettent de proposer l’estimation suivante, large et perfectible certes, mais vraisemblable:

Âge possible: entre 600 et 800 ans![12]

Probablement le plus vieil arbre de Haute-Savoie![19]

Sa plantation remonterait donc à une période comprise, en gros, entre 1200 et 1400 ; en tout cas antérieure à 1500.

Les tilleuls sont des arbres extraordinairement longévifs.
Parmi nos ligneux autochtones, rares sont les espèces à pouvoir prétendre dépasser le millénaire d’existence: if, olivier, chênes, genévriers (…)[35]  et tilleuls[36]… Dans l’absolu les candidats sont toutefois plus que rarissimes, et la plupart des arbres meurent bien avant d’atteindre la limite potentielle de longévité de leur espèce.
Même si, théoriquement, notre arbre peut espérer vivre plusieurs siècles supplémentaires (à condition d’être bien accompagné), 600 à 800 ans est déjà un âge exceptionnel…

Je trouve ce tilleul superbe, mais je sais pertinemment que le critère de beauté concernant un arbre aussi ancien (accidenté, tourmenté, asymétrique…) est une notion très subjective. S’il est vrai qu’il ne correspond pas vraiment aux canons de beauté classiques, en revanche ce vieux briscard ne manque pas de caractère ; je dirais même qu’il a de la gueule!
La partie la plus affaissée, soutenue par des étais, ajoute au pittoresque de l’ensemble. Avec un peu d’imagination on croirait voir une gigantesque main ligneuse, paume vers le ciel.

Si l’étayage est fort ancien, les piliers en revanche sont relativement récents. Ils sont venus remplacer des colonnes de béton qui elles-même se sont substituées à une ancienne structure[13] visible sur de vieilles cartes postales. Il est possible de deviner celle-ci par les sections métalliques incrustées dans le bois.


Au delà du plaisir contemplatif, il est possible de passer des heures à observer cet arbre fascinant, tant celui-ci a à nous apprendre sur l’extraordinaire résilience des tilleuls ; ainsi que, plus généralement, sur la physiologie des très vieux ligneux.

Un arbre creux serait mort ou mourant. Cette apriori/croyance populaire erronée, malheureusement fort répandue, est à l’origine de nombreuses méprises dommageables aux vieux arbres, parfois de façon funeste[23].

En fait, un arbre n’est vivant qu’en périphérie du tronc, dans la partie appelée « aubier » (auquel s’ajoute, directement sous l’écorce, une fine couche de « cambium »).
Le coeur, appelé « duramen », est quant à lui inerte…
Cette structure du bois est facile à distinguer chez certaines essences qui présentent des différences de couleurs très marquées entre aubier et duramen (comme sur la photo ci-contre).

Proportionnellement au tronc dans son ensemble la couche de bois vivant est peu épaisse (parfois même remarquablement ténue[22]). Il n’est alors pas étonnant que les arbres creux offrent une impression de fragilité et/ou de dépérissement[26].

Pourtant l’absence de bois de coeur n’est pas automatiquement liée à une dégradation de l’état de santé de l’arbre[25] ; car, rappelons-le, le duramen est constitué de tissus inertes… Donc morts!

Le creusement des vieux arbres est la norme, et non l’exception ; et chez les espèces très longévives les individus peuvent parfaitement vivre plusieurs siècles supplémentaires en étant complètement creux…

Au delà du creusement du coeur, un vieux ligneux peut perdre une ou plusieurs parties de sa structure, et ne survivre que par des lambeaux périphériques qui avec le temps peuvent offrir l’impression d’être autant d’arbres indépendants.

Concernant le Tilleul de Douvaine le phénomène est déjà fort ancien : en 1803 Jean-Bernard Ribond parlait déjà du « bouquet de tilleuls de la place de l’Eglise »[24]. ; évoquant, pour expliquer sa forme, l’hypothèse d’une plantation « en cercle de jeunes tilleuls ».

(Soit dit en passant, voici donc au moins 216 ans que notre tilleul survit avec cette structure si particulière : de quoi relativiser la notion de fin de vie d’un arbre!)[42]

Un arbre ne « cicatrise » pas, comme on l’entend trop souvent ; du moins il ne cicatrise pas comme pourrait le faire un animal, c’est-à-dire qu’il ne répare pas les tissus lésés et n’élimine pas les tissus morts.
L’arbre compartimente et recouvre ; ce qui signifie, en gros, qu’il isole la partie lésée/morte des tissus vivants en créant des barrières chimiques dans le bois (pour éviter la propagation de pathogènes) ainsi qu’une barrière physique à l’extérieur qui se matérialise par un recouvrement progressif de la plaie[27]. On parle alors de « bourrelet de recouvrement », ou de « bourrelet cicatriciel ». La rapidité du recouvrement, l’épaisseur et la vigueur de ce bourrelet, nous donnent au final davantage d’informations sur la santé de l’arbre que la blessure elle-même.


Si l’arbre perd bien plus qu’une branche, disons une partie importante de son tronc, le recouvrement devient impossible et le bourrelet prend l’aspect d’une lisière épaisse bordant les parties mortes.

Au fil du temps le bois de coeur se dégrade et finit même dans certains cas, comme ici à Douvaine, par disparaitre ; le bourrelet s’enroule alors à l’intérieur du tronc tel un ourlet.

Le phénomène est ici particulièrement spectaculaire et fascinant.

Chez les vieux arbres la circulation de la sève n’est pas répartie de façon homogène. Certains axes deviennent prioritaires: il peut s’agir du chemin le plus court allant d’une grosse racine à une charpentière[41], mais cela peut concerner le bourrelet vertical ci-dessus évoqué. Ces axes étant plus vigoureux la croissance en épaisseur est plus importante. Ils offrent alors au tronc, avec le temps, un aspect cannelé caractéristique.

Les axes les moins vigoureux peuvent même finir par disparaitre, créant un trou allongé et vertical, plus tard lui-même bordé de bourrelets épaissis. Les sections encore vivantes peuvent passer pour des arbres indépendants, ce qui peut paraître déconcertant quand ces « arbres » se rejoignent en hauteur, comme c’est le cas ici.
Spectaculaire singularité déjà remarquée par Jean-Bernard Ribond en 1803 :

« une des portions séparée par le bas se réunit dans le haut. »[24]

Le long pli vertical, nettement visible ci-dessus, est un indice de plus concernant la nature de cet étrange contrefort. Après la disparition du coeur de l’arbre les bourrelets de recouvrement d’un ancien lambeau de tronc se sont repliés sur la face interne jusqu’à se toucher…

Cette autre section très fine, quasi serpentine, est d’autant plus intrigante qu’elle semble s’être enroulée autour de la charpentière[41] qu’elle rejoint par le sommet…

Certains vieux arbres peuvent être totalement creux, le duramen ayant été évacué naturellement, par érosion, ou retiré par l’homme.
Mais dans la plupart des cas subsiste de l’humus, résultat de la décomposition du coeur, ainsi que de matériaux accumulés avec le temps (feuilles mortes, entre autres).
Certaines espèces d’arbres[28] ont la capacité de générer des racines à l’intérieur même du tronc[30], afin de puiser dans cet humus.
La chose est déjà fascinante en soi, mais devient carrément spectaculaire quand les-dites racines atteignent, avec le temps, des dimensions imposantes.
Ce phénomène, couplé à celui des bourrelets de recouvrement, offre ici le spectacle d’un fantasmagorique entrelacs de formes tarabiscotées. Impression ambivalente d’avoir affaire, tantôt à des viscères ligneuses, tantôt à des arbres enchevêtrés les uns dans les autres à la manière de poupées russes[29]!…

Suite à un traumatisme ou à un stress un arbre peut émettre des rejets : sorte de bouquet de rameaux jaillissant en périphérie d’une zone lésée, voire des branches, du tronc[31], ou de la souche ; le but étant de compenser la perte des capacités photosynthétiques (casse, élagage, abattage), de croître, ou au contraire de préserver/économiser ressources et énergie (ex:« descente de cime »[44]).
À dimensions similaires les rejets se distinguent assez aisément d’anciennes branches qui présentent des formes plus sinueuses et étalées et une écorce plus épaisse et texturée (croissance bien plus lente).
L’observation de ces différentes structures nous permet de reconstituer en partie le vécu de l’arbre, de déceler un stress passé, de deviner les casses ou tailles qu’il a pu subir.

Tous les rejets ne survivent pas et la plupart disparaissent par élagage naturel (quand ils ne sont pas coupés par l’homme) lorsqu’ils sont encore de dimensions modestes ; les plus vigoureux, quant à eux, peuvent devenir à terme assez imposants. Certains peuvent même ressembler à de petits arbres, présentant un pseudo-tronc vertical et rectiligne surmonté d’un houppier.
Phénomène particulièrement frappant concernant notre tilleul, dont l’un des rejets ressemble à s’y méprendre à un arbre ayant poussé dans l’arbre[32].


De longue date, ce tilleul a éveillé l’intérêt: étape touristique au XIXème siècle[21], illustration dans la monographie de Douvaine, classement aux monuments historiques en 1925[15], cartes postales anciennes, étayage[13] et haubanage[6], label Arbre Remarquable de France en mai 2001[14], pose de panneau, candidat au concours de l’Arbre de l’année en 2019[16], …

L’intérêt porté par la commune à son arbre est rassurant. Toutefois, certaines mesures importantes seraient à engager.

L’état du sol autour du tilleul pose problème[33]: terre battue très compacte dommageable au système racinaire qui a besoin d’oxygène. L’asphyxie des racines est un paramètre quasi systématiquement ignoré dans la gestion des arbres urbains (avant tout par méconnaissance). En outre, par le nettoyage régulier du pied de l’arbre le substrat s’appauvrit petit à petit.

→ Il faudrait pouvoir décompacter le sol et reconstituer un minimum d’humus (apport de mulch/brf et non-évacuation des feuilles mortes à l’automne)… Dans l’idéal l’espace devrait être clos[43] et l’accès au tronc limité (chemin unique), afin d’éviter le piétinement (la pose d’un platelage surélevé est une autre option)…

Toutefois la chose est politiquement malaisée: l’humain tolère mal, en général, qu’on lui interdise l’accès à un espace public, fut-ce pour de bonnes raisons. Par ailleurs, reconstituer de l’humus serait perçu par certains comme une négligence, une atteinte à la « propreté » du site.
Aussi anecdotique que cela puisse paraître, ces comportements et opinions, largement répandues, nuisent à la bonne gestion de notre patrimoine arboré: les communes soucieuses (à juste titre) de l’avis des administrés ont souvent du mal à sauter le pas en prenant des mesures qui pourraient s’avérer impopulaires.
Néanmoins, la gestion exemplaire du Chêne de Tougues devrait nous encourager dans cette voie: si l’information circule efficacement le changement peut être positivement perçu…

Autre problème à signaler: l’un des étais s’est déplacé depuis 2014 (voir ce comparatif). Est-il prévu de le redresser? De le remplacer?…

Galerie

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GPS: 46°18’19.3″N 6°17’57.1″E
Accès: très facile. Parking en face de l’église ou devant la poste à 150 m. Lors de votre visite ne loupez surtout pas, juste à côté (à ~80m du tilleul) le Platane du manoir Chapuis.
Douvaine est à 19km de Thonon, ~17km de Genève, ~60km d’Annecy, ~180km de Lyon…

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