le Cèdre de la source Cachat


Évian-les-Bains est une petite ville située en bord de Léman.

Bien que modestement peuplée d’environ 8000 Évianais peu de gens ignorent le nom de cette commune chablaisienne, célèbre bien au delà du département (et même au delà des frontières du pays) pour son eau minérale.

Moins connu, mais en lien direct, est son passé thermal sur lequel s’est construit ce succès…

Sur la commune limitrophe de Publier, jaillit une source ferrugineuse. L’intérêt qu’a suscité cette eau, dès la fin du XVIIème siècle, a fait d’Amphion-les-Bains une station thermale très en vogue au siècle suivant. Mais non loin de là, la découverte d’une eau plus douce entrainera le lent déclin du thermalisme à Amphion.

Les bienfaits des eaux d’Évian auraient été découverts en 1789 par Jean Charles de Laizer, comte de Brion, qui était alors en cure à Amphion pour soigner des troubles urinaires chroniques, sans succès toutefois. L’eau de la fontaine Sainte-Catherine à Évian lui fut en revanche salutaire. Suite à cette soudaine rémission il envoya quelques bouteilles au docteur Tissot pour analyses. Les vertus médicales de cette eau remportèrent vite un franc succès.

Le propriétaire du terrain, Gabriel Cachat, se mit alors à vendre le précieux liquide. En 1824 apparaissent les premiers bains et la source Sainte-Catherine, non la seule d’Evian mais la plus célèbre, change de nom pour devenir source Cachat [3]. Deux ans plus tard, en 1826, source et terrain sont rachetés par le banquier genevois François Fauconnet, initiateur de la saga des eaux d’Évian…

la commune chablaisienne devient rapidement un haut-lieu du thermalisme fréquenté par toute la haute société de l’époque et plusieurs grands hôtels sont alors construits pour faire face à l’afflux des curistes (l’annexion de la Savoie à la France en 1860 et l’arrivée du chemin de fer à Évian en 1882 participeront à l’essor du thermalisme éviannais).

L’Hôtel des Bains, construit en 1839, agrandit dans les années 1850 pour devenir le Grand Hôtel des Bains, enfin modifié en 1898 et renommé Splendide Hôtel [1], se situait non loin de la source. Ses jardins étaient même contigus à celle-ci [2].

Aujourd’hui, outre les habitants, de nombreux touristes viennent se désaltérer à la source Cachat[3] (et s’y faire prendre en photo), sans vraiment accorder d’attention à l’arbre imposant qui domine littéralement ce lieu, quelques mètres à peine en amont de la fontaine, en lisière des anciens jardins:

Un cèdre superbe aux puissantes branches étalées.

Selon Françoise Breuillaud-Sottas, historienne spécialiste du thermalisme à Evian, ce cèdre pourrait être contemporain de l’agrandissement du bâtiment initial au cours des années 1850. Toutefois sa plantation pourrait être antérieure, « les jardins en terrasse ayant été aménagés , dans les années 1830-1840 ».

Hypothèse fort probable car sur une illustration représentant le premier édifice avant agrandissement, donc entre les années 1839 et 1853, on constate la présence d’un conifère ressemblant à un jeune cèdre. Sa position par rapport aux différents bâtiments cadre parfaitement avec la position qu’occupe le cèdre aujourd’hui, et sa taille apparente pourrait correspondre à celle d’un arbre planté entre 1830 et 1840 [4]

Nous pouvons donc en déduire un âge probable entre 185 et 200 ans.

L’association du cèdre à l’histoire du thermalisme évianais (l’arbre est visible sur de très nombreuses cartes postales anciennes) est déjà en soi singulière, mais ce passé prestigieux n’est pas évident au premier abord. Ce qui frappe avant tout, c’est la beauté de cet arbre, et ses dimensions remarquables.

D’un imposant fût de 5,86 m [5] de circonférence, soit presque 2 mètres de diamètre, émerge un bouquet de branches jaillissantes, celles situées en périphérie retombent et s’étalent avec grâce. L’ensemble confère à ce cèdre un port princier qui s’accorde parfaitement à l’histoire du lieu.


Sa situation isolée, l’absence de concurrence, ne l’ont pas forcé à croître en hauteur ; celle-ci n’est donc pas exceptionnelle (22,5 m pour être précis [6]).

Je ne suis pas parvenu à déterminer l’espèce. La forme générale me fait penser au cèdre du Liban – Cedrus Libani (cime large, port très étalé…), en revanche les feuilles correspondraient davantage au cèdre de l’Atlas – Cedrus atlantica (2,5 cm en moyenne, d’un vert plutôt bleuté). Mais pour être franc je suis loin d’être spécialiste des cèdres… L’âge de cet arbre pourrait être un indice précieux car s’il a bien été planté avant 1840 il y a de fortes probabilités qu’il s’agisse d’un cèdre du Liban, car le cèdre de l’Atlas, découvert vers 1826 [7], n’a été multiplié qu’à partir de 1839 [7], ce qui semble ici un peu juste (mais pas impossible non plus)…

Malgré quelques rameaux secs, les stigmates de nombreuses branches taillées ainsi qu’une petite section écorcée sur le tronc, son état sanitaire semble excellent, l’arbre dégageant une incroyable impression de vigueur. Il faut croire que les vertus des eaux minérales d’Évian auront été bénéfiques à ce vieux cèdre qui y plonge ses racines depuis plus d’un siècle et demi.

Ce cèdre vient tout juste [8] d’être labellisé « arbre remarquable de France » par l’association A.R.B.R.E.S [9] Distinction parfaitement méritée!

Galerie

Localisation: cliquez ici
GPS: 46.399712  /  6.591826
Accès: facile. Arbre situé en plein centre d’Evian.

Merci à Françoise Breuillaud-Sottas pour ses précisions historiques.

Notes:
1) Ce bâtiment n’existe plus aujourd’hui et le périmètre de l’ancien parc est désormais coupé en son centre par le boulevard Jean Jaurès.
2) De cette haute société de l’époque peu de noms nous sont connus, car Il s’agissait avant tout de « têtes couronnées », « d’aristocrates », « de rentiers », « d’industriels » (Marie-Reine Jazé-Charvolin « Les stations thermales : de l’abandon à la renaissance. Une brève histoire du thermalisme en France depuis l’Antiquité »). Mais il y avait aussi des artistes, le plus connu étant certainement Marcel Proust, qui a séjourné plusieurs fois au Splendide Hôtel (1899 – 1905). On imagine parfaitement l’écrivain déambulant dans le parc de L’hôtel et s’asseyant, pourquoi pas, à l’ombre de notre vénérable cèdre, songeant aux premières lignes de « la Recherche du temps perdu ».
3) la fontaine actuelle date de 1903.
4) Davet de Beaurepaire vante, en 1852, la beauté des jardins de l’hôtel des Bains, parle de charmilles, de bosquets d’arbres, d’un rosier « phénoménal » mais ne parle pas du cèdre : dans l’hypothèse où il aurait été planté en même temps que l’aménagement des jardins en terrasses il n’avait alors pas plus de 20 à 30 ans .
5) Mesure au 8/10/16. Anciennes mesures: 5,83 m au 1/8/15 , 5,78 m au 1/9/13. Accroissement entre 2,5 et 3 cm par an.
6) Au dendromètre Suunto le 8/10/16.
7) Découvert par Philip Barker Webb, multiplié à partir de 1839 par le pépiniériste français Sénéclauze (source: Jacques Brosse).
8) Heureux hasard (et synchronisation idéale!), mon article étant en chantier depuis presque 1 an (et mes recherches bien antérieures).
Info vue sur le Messager du 3 novembre 2016.
9) Association A.R.B.R.E.S : « Arbres remarquables : bilan, recherche, études et sauvegarde ». Voir leur site.

l’Érable de la Thuile

Le chalet de la Thuile, dans la commune de Beaumont, est située à 1161 m d’altitude sur le massif du Salève.


Tout au long du chemin et face à la vieille bâtisse un panorama superbe s’offre à vous: une vue à 180° sur le Genevois, d’un côté le Léman, de l’autre le Vuache,  et en arrière plan les lignes douces du Jura caressant l’horizon.

Ce chalet de la Thuile n’est pas un simple chalet d’alpage, mais un lieu au riche passé.

Au XIIème siècle des religieux s’installent au pied du Salève, sur la commune de Présilly, et fondent la Chartreuse de Pomier. Au sein de la chartreuse les hommes chargés des affaires séculières, des travaux manuels, de l’entretien des champs et des forêts sont appelés « frères convers ».
Il est possible que la « grange » de la Thuile ait été un lieu exploité par les frères convers dès le XVIème siècle(1).

En 1792 les révolutionnaires français envahirent la Savoie, pillent la Chartreuse, dispersent les religieux et confisquent leurs biens(2) ; la Thuile sera alors vendue aux enchères…

Fin du XIXème le lieu est racheté par la famille Brand qui rénove et agrandit le chalet, le transformant en une ferme-auberge qui deviendra un lieu très couru à la cuisine réputée, avant de retomber dans les limbes de l’anonymat…
La Thuile sera habitée par un berger pendant presque 30 ans, avant son rachat par la commune de Beaumont en 1982…

Le Salève est une vraie pépinière  d’arbres remarquables. Il est ici assez facile de tomber, au détour d’un sentier, sur un ligneux hors du commun. Difficile pourtant, pour le randonneur de passage, de déceler le caractère exceptionnel de l’érable situé une trentaine de mètres en contrebas du chemin de la Thuile, non loin des bâtiments.
Si je n’étais pas habitué à chercher les vénérables ligneux je serais sans doute moi-même passé par là sans remarquer cet arbre, qui vu d’en haut n’accroche pas forcément le regard (à plus forte raison en période de végétation où le feuillage masque en partie sa structure massive).

Il s’agit d’un érable sycomore (Acer pseudoplatanus) aux dimensions hors du commun.

Son caractère hors-norme est à chercher côté circonférence car sa hauteur modeste, peut-être 20 m, n’en fait pas un arbre particulièrement élevé(3).  Sans grande concurrence pour la lumière ce vieux ligneux n’avait pas besoin d’aller plus haut. Qui plus est il a été taillé par le passé, peut-être à de nombreuses reprises.

Malgré des mensurations record(4) cet érable se fait pourtant discret. En amont, depuis le chemin de la Thuile, on pourrait penser avoir affaire à un groupe très compact de plusieurs arbres. Ce n’est qu’en aval du vieil érable, le long de l’ancien chemin qui reliait cet alpage à celui des Convers, que sa puissance se dévoile…

D’une énorme base ligneuse d’environ 7,60 mètres de tour(5) (soit presque 2m50 de diamètre!) émergent trois troncs dont le plus large, avec 4,35 m(6) de circonférence , surpasse à lui seul la plupart des érables du département.

Difficile de conclure de façon catégorique s’il s’agit d’un seul ou de plusieurs arbres soudés. Toutefois mon ressenti est qu’il s’agit bien d’un unique érable. Acer pseudoplatanus rejette facilement de souche et ramifie souvent assez bas. Il n’est donc pas inhabituel de rencontrer des multi-troncs.

L’espèce peut atteindre des dimensions impressionnantes. Sur l’ensemble de l’Europe de très nombreux érables inventoriés dépassent les 5m de tour, allant jusqu’à 9 m(7). Qu’ils soient si nombreux ne signifie pas pour autant une distribution régulière des différentes circonférences, car sur le terrain il est peu fréquent de trouver des individus dépassant le mètre de diamètre.

Quand bien même il s’agirait de plusieurs arbres soudés, la circonférence du plus gros des trois troncs suffirait donc à le rendre remarquable.

Acer pseudoplatanus est une espèce qui peut dépasser les 200 ans, voire exceptionnellement 300. Quelques arbres auraient même franchi les 500 ans. J’aurais toutefois bien du mal à donner un âge à notre érable. Peut-être entre 200 et 300 ans, difficile à dire…

Le plus gros des tronc est creux, ce qui semble très fréquent chez les vieux érables. L’arbre présente un peu de bois mort et les stigmates de quelques blessures. L’ensemble dégage une impression de force et de vigueur.

Un certain nombre d’arbres (probablement remarquables) situés aux abords du chalet ont été coupés en 2014 par la municipalité pour des raisons, semble-t-il, de sécurité.
L’érable doit probablement sa survie à sa position: situé à l’écart, il ne présente pas de danger pour les bâtiments ou pour les promeneurs…

Galerie

Localisation: cliquez ici
GPS: N46° 05.147′ E6° 07.402′
Accès: Assez facile. De Cruseilles prendre la route qui parcourt le sommet du Salève (il est possible aussi de la prendre par Collonges-sous-Salève, la Muraz, ou encore Monnetier-Mornex) et se garer au parking situé près du Plan du Salève. De là descendre à pied, sur ~2km, la route gravillonnée de la Thuile pour atteindre le Chalet. En chemin quelques beaux arbres sauront agrémenter votre parcours, tel que ce bel alisier blanc, ou encore cet orme.
En contrebas du chalet un vieux verger d’altitude, rénové en 2012, abrite quelques arbres intéressants…

Merci à Jean Louis Sartre pour les informations qu’il m’a communiqué et qui m’ont permis de compléter l’historique du lieu (voir son site consacré à La Thuile).

Notes:
1) Abel Jacquet « Sur le versant du Salève : la chartreuse de Pomier » (1980): « En ce début du XVIe siècle, la maison de Pomier était devenue fort riche et fort prospère (…) la chartreuse détenait (…) au sud, la grange de la Thuile (…) La chartreuse admodiait et albergeait la majeure partie de ces terres soit à des fermiers, soit à des grangers, soit encore à des métayers, selon la formule des contrats…». Un acte notarié de 1679 fait mention de l’exploitation du lieu par la Chartreuse (Echos saléviens de 1987 – annexe 1, p45).
2) En 1815 la Savoie redevient Sarde, mais les Chartreux ne reviendront pas. La vocation religieuse de la Chartreuse s’est arrêté à la Révolution.
3) L’espèce atteint 30 m, exceptionnellement 40 m.
4) En considérant cette base énorme il se pourrait qu’il s’agisse du plus gros érable du département, du moins d’un simple point de vue chiffres. Côté ressenti, un érable de 5 m de tour, comme au Betzalin, paraitra plus imposant (le plus gros tronc de l’érable de La Thuile ne mesurant que 4,35 m).
5) mesuré à la base au 27/5/15
6) 4,35 m, 3,03 m et 1,98 m (mesures en 2014 et 2015)
7) Et que dire de l’Erable de Trun, dans les Grisons: l’arbre aujourd’hui disparu mesurait 16,9 m de tour! Certes il s’agissait de plusieurs troncs soudés, mais tout de même, l’aspect colossal de l’ensemble devait être saisissant!

le Thuya de Peillonnex

Si je vous dis « thuya » il est fort probable que la première image qui vous vienne en tête soit celle d’une haie taillée au carré(1).

Pourtant, le Thuya n’est pas un arbuste, mais bel et bien un arbre.
Et quel arbre!

Dans son aire d’origine, l’Amérique du Nord(2), le Thuya géant (Thuja plicata) est un grand conifère atteignant jusqu’à 60 mètres de haut(3), avec un tronc pouvant dépasser 5 mètres de diamètre(4)!
Il s’agit-là d’arbres multi-séculaires, voire millénaires(5). Les exemplaires Européens sont bien plus jeunes, car l’espèce n’a été introduite sur le vieux continent qu’en 1853(6). Les plus âgés n’ont chez nous qu’un siècle et demi d’existence, tout au plus.

C’est toutefois bien assez pour devenir de beaux et grands arbres de parcs, et sans égaler leurs cousins américains nos thuyas deviennent parfois tout à fait remarquables. D’autant plus que l’espèce, pour peu qu’on la laisse un peu tranquille (et qu’on arrête de vouloir en faire des haies), est très ornementale.

Peillonnex, situé à quelques kilomètres au nord de Bonneville, dans la vallée de l’Arve,  est une petite commune d’environ 1400 habitants. Le village abrite une église inscrite aux monuments historiques(7). Cet édifice, datant du XIIème siècle, était accolé à un prieuré du XIème siècle (un des plus anciens établissements religieux de la région. Détruit en 1589 avant d’être restauré fin XVIIème(8)).

Devant l’église trône un arbre impressionnant.

Dans un tel contexte, en plein coeur de la Haute-Savoie, on s’attendrait à découvrir un tilleul (ou au moins une espèce autochtone), mais chose surprenante c’est bien à un Thuya géant que nous avons affaire.

De fastidieuses recherches ne m’ont malheureusement pas permis d’apprendre grand-chose à son sujet, mais le peu que j’en sais permet toutefois d’expliquer cette curiosité:

Initialement ce tout petit parc situé au pied de l’église n’était autre que le cimetière, les tombes ayant été déplacées depuis fort longtemps. Je n’ai pas trouvé de date à ce sujet, mais cela remonte en tout cas à plus de 80 ans, car sur la photo aérienne de 1936(9) on ne distingue aucune pierre tombale.
L’arbre aurait été planté sur la tombe d’une personne décédée en décembre 1909 (en plein hiver, par conséquent une plantation probablement ultérieure, à partir de 1910) et serait alors âgé de plus de 106 ans.
Le Thuya était déjà bien visible sur le cliché de 1936. 1909 est donc une date plausible car une vingtaine d’années sont bien suffisantes pour qu’un thuya non taillé développe un houppier volumineux, mais cela n’est pas un indice si concluant: la plantation aurait tout aussi bien pu être antérieure à 1909 et concerner un autre défunt.

La présence de cet arbre en ce lieu est en tout cas postérieure à l’introduction de l’espèce en Europe en 1853(6).
Il est peu probable qu’un petit village haut-savoyard ait eu dès cette date le privilège de voir planté dans son cimetière une espèce exotique tout juste importée, mais en tous les cas cela nous donne une limite maximale indépassable.

Donc un âge probablement supérieur à 107 et inférieur à 163 ans…

Le thuya a tendance à marcotter, c’est-à-dire que ses branches pendantes, en touchant le sol, se ré-enracinent, devenant avec le temps des pieds indépendants formant parfois une sorte de petite forêt. Le plus connu des thuyas à marcottes est celui de Vitré(10). Moins impressionnant, mais tout aussi intéressant, celui d’Amphion qui a l’avantage d’être haut-savoyard (voir cette image)…
Le Thuya de Peillonnex présente lui une forme bien différente, due, probablement, à un entretien régulier visant à pouvoir circuler autour de l’arbre (au-dessous de 2 mètres aucune branche ne vient troubler nos déambulations méditatives), la base est alors bien visible.
Et quelle base impressionnante!

Outre l’aspect esthétique de ce bel arbre, isolé face au prieuré, ce sont bien les dimensions colossales de son tronc qui marquent l’esprit:

~7,70 m(11) de circonférence! Presque 2m50 de diamètre!

Ce tour de taille hors du commun en fait un des plus gros thuyas d’Europe, probablement le plus gros de France.(12)

Cependant, précisons une chose: il ne s’agit pas d’un tronc unique, en un bloc, mais d’un faisceau de troncs jaillissants d’une base énorme.

Son aspect évoque une sorte de cépée: l’arbre taillé dans sa jeunesse émettant de multiples tiges finissant par former un faisceau plus ou moins dense.  Toutefois, les axes relativement verticaux de ces troncs suggèrent une autre hypothèse:

Il pourrait s’agir de plusieurs arbres, initialement plantés autour d’une pierre tombale. En grossissant ceux-ci se seraient touchés, puis soudés, offrant aujourd’hui l’aspect d’un arbre unique. Hypothèse qui permettrait en outre d’expliquer un diamètre record en à peine plus d’un siècle.

Cela ne le rend pas moins intéressant, bien au contraire: que ce Thuya soit devenu le gardien d’une sépulture, protégeant son occupant de ses racines, alors même que le cimetière a été déplacé depuis bien longtemps, oublié de tous, est une chose assez belle je trouve.

La foudre lui est tombée dessus en 2009. Lors de mon premier passage en 2014 je ne l’avais même pas remarqué (on distingue à peine le chemin qu’a emprunté l‘arc électrique le long du tronc, voir cette image) ; en revanche j’avais constaté ce qui semblait être une descente de cime(13). La foudre en serait-elle la cause?
À moins que l’arbre n’ai pas supporté l’aridité de certains étés passés ; l’espèce, native d’une zone à forte forte humidité supportant mal la sècheresse…

À noter que l’arbre a servi, durant de nombreux hivers, de dortoir à hiboux moyen-ducs. Ce qui, semble-t-il, n’est plus le cas aujourd’hui.(14)

Galerie

Localisation: cliquez ici
GPS: N46° 07.973′ E6° 22.727′
Accès: Très facile. Possibilité de se garer à 200m du prieuré (à côté d’un gros marronnier).
Pour info Peillonnex est situé à 24 km de Genève, 48 km d’Annecy et à 166 km de Lyon.

notes:
1) Difficile de visualiser autre chose me direz vous, il y en a partout (peut-être même dans votre propre jardin?). En effet le thuya reste encore, malheureusement, la star des haies. Je dis « malheureusement » car il s’agit d’une aberration! L’espèce pousse vite, supporte bien la taille, devient rapidement occultante, idéal pour s’isoler du  voisinage, mais il s’agit bel et bien d’un arbre. Imaginez planter une haie de chênes, avec un arbre tous les 50cm. Ridicule! Pourtant c’est bien ce que l’on continue à faire avec le Thuya.
2) Côte ouest des États-Unis et du Canada. Voir cette carte.
3) Actuellement le plus haut serait un Thuya Canadien (Cheewhat Lake) avec 59,15 m.
4) Record détenu semble-t-il par un Thuya Américain avec 19,3 m de circonférence (Olympic national park).
5) À ma connaissance le plus vieil arbre daté avec précision aurait 1460 ans (E.U, Olympic National Forest).
6) Introduit par William Lobb en 1853 en Grande-Bretagne.
7) Arrêté du 22 octobre 1971. Voir ici.
8) Plus d’infos, voir ici.
9) Source photos IGN – voir ce comparatif.
10) Vitré en Ille-et-Vilaine, voir ici.
11) Mesuré au plus étroit en juillet 2015. Précédente mesure en 2014: 7,68 m.
12) Le plus gros serait un Thuya Italien (Villa Palagio, Barberino di Mugellovoir ici) avec 8,43 m de circonférence. Ensuite on trouve un arbre Britannique mesurant 7,81 m de tour (voir ici). Notre Thuya arriverait en 3è position…
13) Suite à un stress (foudre, sécheresse, mise en lumière brutale, attaque parasitaire) un arbre peut alors choisir, pourrait-on dire, de sacrifier la cime qui se met alors à sécher. Cela n’affecte pas obligatoirement la survie à long terme… J’ai observé ça sur des chênes et d’autres feuillus, mais je ne sais pas si ce phénomène est possible chez les conifères.
14) Source: A. Guibentif

Merci à André Pellet et Georges Tardy pour les informations transmises et qui m’ont permis d’affiner l’historique des lieux.
Si vous disposez d’infos complémentaires où d’anciennes photographies n’hésitez pas…

la Châtaigneraie de la Chavanne

 La châtaigneraie de la Chavanne(1), au nord-est de la commune d’Allinges, est un bel ensemble de 17 châtaigniers d’âges et d’aspects fort différents. Ces arbres, bien qu’imposants, n’atteignent pas des records pour l’espèce(2) ; les forts diamètres étant relativement fréquents. Toutefois, pour deux d’entre eux, largement amputés de leur masse initiale, le critère de circonférence n’est pas forcément pertinent, mais j’y reviendrai.

De tout le Chablais cette petite châtaigneraie est certainement l’ensemble arboré le plus chargé d’histoire/légendes.
Bien que certainement fort âgés les châtaigniers actuels sont bien moins vieux que la châtaigneraie elle-même qui aurait vu se succéder plusieurs générations de vénérables ligneux. Selon Van Gennep (ethnologue et folkloriste 1873-1957) ce lieu serait sacré depuis le moyen-âge, voire le haut moyen-âge (476 à 1000 après jc).

La châtaigneraie serait alors, selon lui, plus que millénaire!

La Chavanne est surtout connue pour deux légendes liées à deux célèbrités locales:

En 1391, Amédée VII, dit le « comte rouge » (héritier d’une dynastie qui régnait sur la région depuis déjà presque 400 ans) aurait été mortellement blessé en ce lieu par un monstrueux sanglier, incarnation du mal, qui répandait la terreur dans la contrée.
Une autre version affirme qu’il s’y serait effondré, mais aurait été blessé ailleurs dans la forêt. Certains auteurs n’évoquent même pas l’endroit. Cette légende possède, au final, presque autant de variantes qu’il y a d’auteurs pour la conter. Je n’en ai, de plus, pas trouvé de référence avant le XIX siècle : la forêt est la même, Amédée se blesse en chassant, mais pas de mention du sanglier maléfique ni du Châtaignier. Peut-être cette légende n’a-t-elle été répandue que pour cacher un assassinat par empoisonnement, où pour enjoliver un accident de chasse par trop banal? Quoi qu’il en soit l’anecdote n’en est pas moins intéressante :

« le coursier d’Amédée, que repoussait la terreur, allait, lancé comme la foudre, se heurter contre la racine d’un arbre, jetant à la renverse son cavalier, qui, malgré la blessure qu’il s’était faite à la jambe, s’élança d’un bond à cheval. Alors ce fut une course ardente, furieuse, folle à travers les halliers, les ronces, les rochers. La nuit était venue,c’était une nuit sans étoiles; les forêts, déversant leur ombre sur la plaine, augmentaient encore l’obscurité; l’orage grondait et l’on entendait se mêler au bruit sourd du tonnerre le son du cor rappelant les chasseurs. Le cheval allait toujours, le vent faisait gémir les grands arbres, et l’oiseau des nuits jetait, à travers ces bruits lugubres, sa plainte, au funèbre présage. Le coursier emportait avec la rapidité de l’éclair le vaillant comte Rouge ; les bois, les vallons, les plaines disparaissaient derrière eux; le vertige avait saisi l’homme et sa monture.
Ils s’arrêtèrent enfin au pied d’un arbre immense. Cet arbre était le châtaignier de la Chavanne. » (Raoul Bravard – 1862)

Environ 200 ans plus tard un autre personnage célèbre marque de son empreinte l’histoire du lieu. François de Sales (devenu Saint François de Sales après sa canonisation) célèbre théologien, prêtre puis évêque de Genève, est surtout connu pour son évangélisation du Chablais qui était alors calviniste.
En décembre 1594 François de Sales se serait réfugié en ce lieu, grimpant dans un colossal châtaignier pour échapper aux loups :

« Entre tous ces arbres, représentants d’un âge reculé, il en est un qui mérite et obtient de la piété des fidèles une sorte de culte, c’est le châtaignier colossal (…) Surpris, dans une de ses courses apostoliques, par les ténèbres et les bêtes fauves, saint François de Sales a passé la nuit glaciale du 12 décembre 1594, couché sur l’une des branches du colosse». L’auteur de ces lignes écrites en 1895, Eugène Gossin, précise même « On pourrait se demander comment le saint a pu s’élever jusqu’à la branche qui lui a servi de lit, suspendu au-dessus des loups, pendant la terrible nuit du 12 décembre. Un seul coup d’oeil jeté sur le géant de la Chavanne donne la réponse. Pour faire son ascension, le saint a trouvé, dans l’inclinaison d’une partie de l’arbre et dans des nodosités dont il est couvert, des facilités presque semblables à celles qu’une échelle lui aurait offerte. ».

Ce fameux châtaignier commun aux deux légendes mesurait, à croire ce qui a été écrit à son sujet, 15 m de circonférence à la fin du XIXè. Colossal n’est donc pas un vain mot le concernant.

Joseph Dessaix a dit de lui en 1865 « Il trône, dans une prairie, au milieu d’autres arbres de la même espèce, qui ne le lui cèdent ni en beauté ni en puissance de végétation. C’est le roi des châtaigniers dans une forêt de géants».

Cet arbre n’existe plus aujourd’hui, où du moins devrais-je dire : nulle trace de l’arbre tel que décrit précédemment.

Mais a-t-il pour autant disparu, comme on me l’affirme souvent ?…

Le plus imposant des châtaigniers actuels se situe en limite nord du groupe (en A sur le plan), le long de l’unique route qui longe la châtaigneraie. Cet arbre penché n’est pas tant remarquable par les dimensions de son tronc, respectables mais non exceptionnelles, que par la masse ligneuse de laquelle il émerge. Cette masse n’est autre que la base d’un châtaignier jadis bien plus gros. Vu l’aspect actuel de l’ensemble il est possible de supposer qu’initialement cet arbre se divisait, vers 2m de haut, en trois troncs, dont un seul subsiste aujourd’hui.
Suite à l’effondrement du plus gros de la structure et pour éviter que le dernier tronc ne s’écroule à son tour l’énorme base a été bétonnée en 1973(3) par des bénévoles du quartier.

La juxtaposition d’un ancien cliché du châtaignier(4) légendaire d’avec la photo de cet arbre est… troublante :

Pourrait-il s’agir même arbre ?

Au delà de cette ressemblance frappante, les dimensions correspondraient-elles ?

De nombreux textes affirment que le Châtaignier légendaire mesurait 15 m de tour, voire davantage. L’indicateur de la Savoie (1905) est le seul, à ma connaissance, à rapporter une circonférence moindre, puisqu’il y est annoncé 14 m.
La présence, sur ce vieux cliché, d’un personnage posant au pied du mastodonte nous permet de tenter une estimation de circonférence: disons entre 9 et 11 m à hauteur de poitrine et 13 à 15 m au niveau du sol.
En admettant que les anciennes mesures aient été prises à la base, et peut-être même un peu exagérées histoire de gonfler les mensurations du vieux ligneux (ce qui n’est pas si rare) cela pourrait correspondre ; notre Châtaignier bétonné mesurant actuellement ~15,5 m au niveau du sol.

Ressemblance frappante, dimensions similaires, mais quid de la localisation ?

   Sur la photographie ci-contre ( Mémoires & documents de l’académie Chablaisienne – 1905) on peut voir un fiacre et un cheval, ainsi qu’une vague ligne blanche derrière l’arbre ; ligne qui pourrait fort bien être un chemin.

Il n’existe qu’une seule route longeant la Châtaigneraie ; et son tracé est inchangé depuis 1872(5).
A moins que nous ayons affaire à un fiacre tout terrain notre illustre ligneux se situait donc bien en limite nord, le long du chemin.

Et l’arbre bétonné se trouve lui aussi en bord de route! Nul autre prétendant le long de celle-ci.

Le châtaignier légendaire serait alors toujours vivant!

Dans ce cas celui-ci pourrait être bien plus âgé qu’il n’y paraît: 400 à 600 ans dirais-je ; 700 au grand maximum(6). Pour que François de Sales ait pu se réfugier dans un colossal châtaignier il y a plus de 400 ans l’estimation haute parait même tout à fait crédible.

La première légende est à retenir davantage pour son intérêt folklorique que pour son authenticité. Sans parler du démoniaque sanglier notons qu’à la mort d’Amédée VII en 1391 ce châtaignier n’aurait pas même été centenaire (en retenant l’hypothèse haute pour l’âge); un petit châtaignier ne dépassant probablement pas les 3,50/4 m de tour. Pas de quoi alimenter un récit fantastique (À moins qu’il ne s’agisse d’un autre arbre aujourd’hui disparu cette légende a donc été brodée bien plus tard, une fois le châtaignier devenu célèbre).

Intéressons-nous aux autres arbres de cette châtaigneraie.

En limite Sud-Est du groupe une grosse masse ligneuse (Q) aux contours confus nous force, elle aussi, à nous questionner sur la notion d’individu quand il s’agit d’arbre très âgé.

Les châtaigniers qui poussent sur ce tas de bois ne sont pas bien gros et semblent donc fort jeunes pour l’observateur distrait. Pourtant, il est évident que ce monticule ligneux de forme circulaire n’est autre que la base d’un énorme châtaignier dont la structure principale a disparu ; et les jeunes châtaigniers en périphéries sont des rejets de ce même arbre. Ainsi, bien qu’amputé de quasiment toute sa masse initiale, cet ancien colosse est toujours vivant. Il n’y a en effet eu aucune discontinuité de vie, si je puis dire, et les rejets bien que physiologiquement jeunes appartiennent à un organisme certainement aussi vieux que le premier châtaignier évoqué.
Cet amas ligneux présentant une circonférence de ~12 m, je pense qu’une fourchette de 300 à 600 ans paraît crédible(7).

Hormis ces deux arbres les châtaigniers de la Chavanne semblent se diviser en deux sous-ensembles d’âges différents. Les arbres de moins de 4m de tour, principalement à l’ouest, pourraient être âgés de 200 ans au maximum. Les autres, au-delà de 4,78 m de circonférence pourraient eux être âgés de 150 à 250 ans(8).

La configuration du lieu n’a guère changé depuis 1934(9). Autour de la châtaigneraie les champs agricoles se sont transformés en zones résidentielles, mais à la limite sud de la châtaigneraie subsiste encore un petit rectangle non-construit, mais pour encore combien de temps ?
Au début du siècle dernier le bois de Lonnaz était plus étendu (voir cette image), aujourd’hui il est littéralement coupé en deux par le hameau des Bougeries (début des travaux en 1968). Au temps d’Amédée VII et de François de Sales cette forêt devait être considérablement plus étendue…

Un grand merci à ceux qui m’ont permis d’approfondir ma connaissance du lieu et de progresser dans mon enquête(10). Enquête qui n’est d’ailleurs pas terminée. N’hésitez pas à me contacter si vous disposez d’informations complémentaires ou de photos d’avant 2000.

Pour voir la Photosphère réalisée à la Chavanne cliquez ici.

Localisation: cliquez ici
GPS: N46° 20.765′ E6° 29.039′
Accès: Facile. En plein coeur du Hameau de la Chavanne à Allinges, aux portes de Thonon-les-Bains.

Chaque année se déroule en ce lieu la « Fête de l’arbre ».

Notes:
1) La châtaigneraie a reçu le label Arbre Remarquable de France en juillet 2007.
2) Hormis les deux gros châtaigniers (A et Q sur le plan) ayant perdus une grande partie de leur masse initiale les arbres de la Chavanne ne dépassent pas 5,76 m de circonférence. J’ai répertorié, rien que pour le Chablais, 14 arbres égalant ou dépassant cette mesure. Avec un record de 9,95 m pour le Châtaignier de Troubois. Les records Français avoisinent les 14 m.
3) date inscrite dans le béton (voir cette image). À noter que 1973 est, semble-t-il, l’année d’acquisition du terrain par la commune. L’effondrement de l’arbre serait bien antérieur à 1973 d’après François Deville.
4) Carte postale ancienne: collection Laurent Berman.
5) cf cadastre de 1872 (voir ici).
6) Estimations personnelles d’après comparaison avec de nombreux châtaigniers d’âges connus où estimés.
7) une de ses branches tombée au sol affiche plus de 200 cernes pour à peine 2,30 m de tour.
8) Sur une branche tombée au sol de l’un d’eux je compte environ 200 cernes.
9) Date du plus ancien cliché aérien disponible sur le géoportail. Voir cette chronologie.
10) En particulier Joseph Ticon (Académie Chablaisienne). Merci aussi à: J.C.Lazareth, Renaud Baur, François Deville, Laurent Berman, JY Tinjoud.

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