le Tilleul de Douvaine

En créant ce site j’avais initialement dans l’idée de présenter, en priorité, les ligneux les plus connus de Haute-Savoie, célèbres même au delà des frontières départementales[1]. Pourtant, aujourd’hui, avec pas loin de 80 articles je n’ai publié à ce sujet qu’un seul portrait[2]. Il ne s’agit pas de procrastination, mais plutôt d’un mélange de respect sacré – très intimidant quand il s’agit de prendre la plume – et de la conviction qu’un texte qui n’apporterait rien de nouveau n’aurait que peu d’intérêt[3]. Je me laissais alors le temps nécessaire à la poursuite de mes recherches[4] ; et c’est justement là que le bât blesse, tant cette tâche s’avère ardue[5].

Le Tilleul de Douvaine est, selon moi, l’arbre le plus remarquable du département.
 
Promotion que d’aucuns pourraient trouver subjective et discutable, mais plusieurs critères, notamment un âge très élevé et des dimensions colossales, permettent légitimement de lui décerner ce titre.
Résilience saisissante, aspect fantastique et pittoresque, association avec l’église ; autant de qualités supplémentaires parachevant le sacre de ce fabuleux ligneux.

Pour les raisons précédemment évoquées je n’avais jamais entrepris d’en dresser le portrait ; mais il est plus que temps de lui rendre hommage.


Sa hauteur est de 20,5 m[10], rien d’extraordinaire.
En revanche sa circonférence est exceptionnelle !

Le mètre ruban tombe en syncope, le décamètre déclare forfait et laisse la main au double décamètre qui affiche…

~ 11,5 m de tour[7] !

Il s’agit à ma connaissance du troisième plus gros Tilleul de France[8],
et de l’un des plus imposants d’Europe[9] !

Il est probable que certains restent dubitatifs face à cette mesure ; soit qu’ils pensent avoir affaire à plusieurs arbres, soit qu’ils estiment curieux, sinon illégitime, de mesurer du vide.
À ce propos, deux remarques succinctes:
Seule une analyse génétique permettrait de trancher définitivement, toutefois l’examen attentif de la structure de l’arbre (nous y reviendrons) ainsi que l’observation d’autres vénérables tilleuls européens de gabarits similaires permettent de supposer avec force, à défaut de certifier, qu’il s’agit d’un seul individu (chez les très vieux sujets, les troncs creux, dégradés, ouverts, éclatés, morcelés, sont davantage la norme que l’exception).
Concernant les zones vides, il faut imaginer qu’elles étaient autrefois comblées par des parties aujourd’hui disparues de l’arbre (voir schémas dans la suite de l’article). Hormis leur affaissement progressif vers l’extérieur les deux axes survivants ne se sont pas déplacés au sol, mais ont continué à croître vers l’extérieur, en périphérie du coeur absent. Ce Tilleul aurait donc peu ou prou la même circonférence s’il avait conservé la totalité de sa structure (voir sur ce photomontage ce à quoi aurait alors pu ressembler notre arbre)…

Il est communément répété que sa forme serait due à la foudre qui l’aurait fendu en deux au début du 20ème siècle.
S’il n’est pas impossible que cet arbre ait été spectaculairement foudroyé à cette période, justifiant probablement qu’on en parle encore aujourd’hui, son aspect actuel n’en est en rien la conséquence. Pour preuve (entre autres) l’illustration ci-dessous, datant de 1895[11], nous permet de constater que notre tilleul avait alors quasiment la même structure qu’aujourd’hui, et n’a donc pu être fendu à une date ultérieure.

L’hypothèse d’un foudroiement bien plus ancien n’est pas à écarter définitivement, mais en l’absence de toute trace écrite cette donnée reste douteuse, d’autant plus que l’évolution morphologique naturelle des tilleuls très âgés suffit amplement à expliquer sa forme actuelle…

Trônant au pied de l’église, l’arbre se situait jadis au coeur du cimetière (aujourd’hui déplacé[20]).

La tradition orale (jusqu’aux documents officiels) le fait remonter à l’époque d’Henri IV:

Vers l’année 1600, par décision de Maximilien de Béthune, dit duc de Sully, alors ministre du roi, de nombreux arbres, principalement des ormes, ont été plantés sur tout le territoire français.
Les vieux ormes ont pratiquement tous disparu, victimes de la maladie de la graphiose ; en revanche il subsiste encore de nombreux Tilleuls de Sully.

Dans l’imaginaire populaire les « Sully » sont des arbres de places ou de parvis d’église, lieux de rassemblement et de discussion. Mais il y a là un amalgame entre les arbres de village, dont la tradition est bien antérieure à Henri IV, et les véritables arbres de Sully.
Si la lettre patente de 1601[17] évoque bien les « places publiques », ces arbres furent principalement plantés aux carrefours et le long des grands chemins. L’objectif était plus utilitaire que symbolique, et le choix singulier de ces sites de plantation s’explique notamment par les fonctions du ministre: Sully fut nommé en 1599 « grand Voyer de France » (ministre de la voirie en quelque sorte[34]) ainsi que « Grand maître de l’artillerie de France ». La plantation massive de nombreux arbres répondaient donc, avant tout, à deux nécessités: stabiliser les voies de communications, alors en fort mauvais état, et fournir en quantité du bois de qualité pour fabriquer des affûts de canons…

Que le Tilleul de Douvaine soit un Sully est une idée séduisante, mais fausse:

Outre le fait que nous ayons affaire à un arbre de cimetière (ce qui en soi est déjà un critère excluant)[39], le simple examen du contexte historique permet d’infirmer cette hypothèse: la Haute-Savoie n’est française que depuis 1860[38], et il est donc exclu qu’on ait appliqué à Douvaine vers 1600, deux siècles et demi avant l’annexion, les directives d’un ministre d’une nation étrangère ; nation ennemie qui plus est!
(→ 1598 différend de la « paix de Vervins »[40], puis guerre franco-savoyarde de 1600 à 1601)…

Une variante raconte qu’Henri IV aurait attaché son cheval au tilleul.
Anecdote qui tient davantage d’un folklore tardif que d’une réalité historique ; le Roi de France n’ayant jamais mis les pieds à Douvaine[37].


Au tilleul de Douvaine on attribue généralement un âge d’environ 400 ans, hypothèse qui découle de celle d’une plantation sous Sully vers 1600. Ce postulat est erroné, comme nous venons de le voir ; mais se pourrait-il que cet arbre soit âgé de quatre siècles, justifiant peut-être ce quiproquo historique?

Il est possible de connaître les dimensions que peuvent prétendre atteindre des arbres plantés vers 1600 par l’examen des Sully véritables et par l’étude du rapport âge/circonférence de nombreux tilleuls dont on connait l’année de plantation.

→ Signalons, à ce propos, l’étude comparative réalisée sur 40 tilleuls de Sully par Castor masqué[18], chercheur d’arbres Isérois. Travail qui lui a permis de déduire une fourchette de circonférences allant de 5 à 7 m, avec une moyenne de 6,20 m.

Une chose est claire: notre arbre ne joue pas dans la même cour, car ses mensurations sont bien supérieures à ce qu’on pourrait attendre d’un tilleul de 400 ans.
Au vu de ses dimensions et de son aspect ce vénérable ligneux est bien plus âgé qu’annoncé!

Mais alors, quel âge peut bien avoir le Tilleul de Douvaine?

Mes propres études statistiques et bibliographiques me permettent de proposer l’estimation suivante, large et perfectible certes, mais vraisemblable:

Âge possible: entre 600 et 800 ans![12]

Probablement le plus vieil arbre de Haute-Savoie![19]

Sa plantation remonterait donc à une période comprise, en gros, entre 1200 et 1400 ; en tout cas antérieure à 1500.

Les tilleuls sont des arbres extraordinairement longévifs.
Parmi nos ligneux autochtones, rares sont les espèces à pouvoir prétendre dépasser le millénaire d’existence: if, olivier, chênes, genévriers (…)[35]  et tilleuls[36]… Dans l’absolu les candidats sont toutefois plus que rarissimes, et la plupart des arbres meurent bien avant d’atteindre la limite potentielle de longévité de leur espèce.
Même si, théoriquement, notre arbre peut espérer vivre plusieurs siècles supplémentaires (à condition d’être bien accompagné), 600 à 800 ans est déjà un âge exceptionnel…

Je trouve ce tilleul superbe, mais je sais pertinemment que le critère de beauté concernant un arbre aussi ancien (accidenté, tourmenté, asymétrique…) est une notion très subjective. S’il est vrai qu’il ne correspond pas vraiment aux canons de beauté classiques, en revanche ce vieux briscard ne manque pas de caractère ; je dirais même qu’il a de la gueule!
La partie la plus affaissée, soutenue par des étais, ajoute au pittoresque de l’ensemble. Avec un peu d’imagination on croirait voir une gigantesque main ligneuse, paume vers le ciel.

Si l’étayage est fort ancien, les piliers en revanche sont relativement récents. Ils sont venus remplacer des colonnes de béton qui elles-même se sont substituées à une ancienne structure[13] visible sur de vieilles cartes postales. Il est possible de deviner celle-ci par les sections métalliques incrustées dans le bois.


Au delà du plaisir contemplatif, il est possible de passer des heures à observer cet arbre fascinant, tant celui-ci a à nous apprendre sur l’extraordinaire résilience des tilleuls ; ainsi que, plus généralement, sur la physiologie des très vieux ligneux.

Un arbre creux serait mort ou mourant. Cette apriori/croyance populaire erronée, malheureusement fort répandue, est à l’origine de nombreuses méprises dommageables aux vieux arbres, parfois de façon funeste[23].

En fait, un arbre n’est vivant qu’en périphérie du tronc, dans la partie appelée « aubier » (auquel s’ajoute, directement sous l’écorce, une fine couche de « cambium »).
Le coeur, appelé « duramen », est quant à lui inerte…
Cette structure du bois est facile à distinguer chez certaines essences qui présentent des différences de couleurs très marquées entre aubier et duramen (comme sur la photo ci-contre).

Proportionnellement au tronc dans son ensemble la couche de bois vivant est peu épaisse (parfois même remarquablement ténue[22]). Il n’est alors pas étonnant que les arbres creux offrent une impression de fragilité et/ou de dépérissement[26].

Pourtant l’absence de bois de coeur n’est pas automatiquement liée à une dégradation de l’état de santé de l’arbre[25] ; car, rappelons-le, le duramen est constitué de tissus inertes… Donc morts!

Le creusement des vieux arbres est la norme, et non l’exception ; et chez les espèces très longévives les individus peuvent parfaitement vivre plusieurs siècles supplémentaires en étant complètement creux…

Au delà du creusement du coeur, un vieux ligneux peut perdre une ou plusieurs parties de sa structure, et ne survivre que par des lambeaux périphériques qui avec le temps peuvent offrir l’impression d’être autant d’arbres indépendants.

Concernant le Tilleul de Douvaine le phénomène est déjà fort ancien : en 1803 Jean-Bernard Ribond parlait déjà du « bouquet de tilleuls de la place de l’Eglise »[24]. ; évoquant, pour expliquer sa forme, l’hypothèse d’une plantation « en cercle de jeunes tilleuls ».

(Soit dit en passant, voici donc au moins 216 ans que notre tilleul survit avec cette structure si particulière : de quoi relativiser la notion de fin de vie d’un arbre!)[42]

Un arbre ne « cicatrise » pas, comme on l’entend trop souvent ; du moins il ne cicatrise pas comme pourrait le faire un animal, c’est-à-dire qu’il ne répare pas les tissus lésés et n’élimine pas les tissus morts.
L’arbre compartimente et recouvre ; ce qui signifie, en gros, qu’il isole la partie lésée/morte des tissus vivants en créant des barrières chimiques dans le bois (pour éviter la propagation de pathogènes) ainsi qu’une barrière physique à l’extérieur qui se matérialise par un recouvrement progressif de la plaie[27]. On parle alors de « bourrelet de recouvrement », ou de « bourrelet cicatriciel ». La rapidité du recouvrement, l’épaisseur et la vigueur de ce bourrelet, nous donnent au final davantage d’informations sur la santé de l’arbre que la blessure elle-même.


Si l’arbre perd bien plus qu’une branche, disons une partie importante de son tronc, le recouvrement devient impossible et le bourrelet prend l’aspect d’une lisière épaisse bordant les parties mortes.

Au fil du temps le bois de coeur se dégrade et finit même dans certains cas, comme ici à Douvaine, par disparaitre ; le bourrelet s’enroule alors à l’intérieur du tronc tel un ourlet.

Le phénomène est ici particulièrement spectaculaire et fascinant.

Chez les vieux arbres la circulation de la sève n’est pas répartie de façon homogène. Certains axes deviennent prioritaires: il peut s’agir du chemin le plus court allant d’une grosse racine à une charpentière[41], mais cela peut concerner le bourrelet vertical ci-dessus évoqué. Ces axes étant plus vigoureux la croissance en épaisseur est plus importante. Ils offrent alors au tronc, avec le temps, un aspect cannelé caractéristique.

Les axes les moins vigoureux peuvent même finir par disparaitre, créant un trou allongé et vertical, plus tard lui-même bordé de bourrelets épaissis. Les sections encore vivantes peuvent passer pour des arbres indépendants, ce qui peut paraître déconcertant quand ces « arbres » se rejoignent en hauteur, comme c’est le cas ici.
Spectaculaire singularité déjà remarquée par Jean-Bernard Ribond en 1803 :

« une des portions séparée par le bas se réunit dans le haut. »[24]

Le long pli vertical, nettement visible ci-dessus, est un indice de plus concernant la nature de cet étrange contrefort. Après la disparition du coeur de l’arbre les bourrelets de recouvrement d’un ancien lambeau de tronc se sont repliés sur la face interne jusqu’à se toucher…

Cette autre section très fine, quasi serpentine, est d’autant plus intrigante qu’elle semble s’être enroulée autour de la charpentière[41] qu’elle rejoint par le sommet…

Certains vieux arbres peuvent être totalement creux, le duramen ayant été évacué naturellement, par érosion, ou retiré par l’homme.
Mais dans la plupart des cas subsiste de l’humus, résultat de la décomposition du coeur, ainsi que de matériaux accumulés avec le temps (feuilles mortes, entre autres).
Certaines espèces d’arbres[28] ont la capacité de générer des racines à l’intérieur même du tronc[30], afin de puiser dans cet humus.
La chose est déjà fascinante en soi, mais devient carrément spectaculaire quand les-dites racines atteignent, avec le temps, des dimensions imposantes.
Ce phénomène, couplé à celui des bourrelets de recouvrement, offre ici le spectacle d’un fantasmagorique entrelacs de formes tarabiscotées. Impression ambivalente d’avoir affaire, tantôt à des viscères ligneuses, tantôt à des arbres enchevêtrés les uns dans les autres à la manière de poupées russes[29]!…

Suite à un traumatisme ou à un stress un arbre peut émettre des rejets : sorte de bouquet de rameaux jaillissant en périphérie d’une zone lésée, voire des branches, du tronc[31], ou de la souche ; le but étant de compenser la perte des capacités photosynthétiques (casse, élagage, abattage), de croître, ou au contraire de préserver/économiser ressources et énergie (ex:« descente de cime »[44]).
À dimensions similaires les rejets se distinguent assez aisément d’anciennes branches qui présentent des formes plus sinueuses et étalées et une écorce plus épaisse et texturée (croissance bien plus lente).
L’observation de ces différentes structures nous permet de reconstituer en partie le vécu de l’arbre, de déceler un stress passé, de deviner les casses ou tailles qu’il a pu subir.

Tous les rejets ne survivent pas et la plupart disparaissent par élagage naturel (quand ils ne sont pas coupés par l’homme) lorsqu’ils sont encore de dimensions modestes ; les plus vigoureux, quant à eux, peuvent devenir à terme assez imposants. Certains peuvent même ressembler à de petits arbres, présentant un pseudo-tronc vertical et rectiligne surmonté d’un houppier.
Phénomène particulièrement frappant concernant notre tilleul, dont l’un des rejets ressemble à s’y méprendre à un arbre ayant poussé dans l’arbre[32].


De longue date, ce tilleul a éveillé l’intérêt: étape touristique au XIXème siècle[21], illustration dans la monographie de Douvaine, classement aux monuments historiques en 1925[15], cartes postales anciennes, étayage[13] et haubanage[6], label Arbre Remarquable de France en mai 2001[14], pose de panneau, candidat au concours de l’Arbre de l’année en 2019[16], …

L’intérêt porté par la commune à son arbre est rassurant. Toutefois, certaines mesures importantes seraient à engager.

L’état du sol autour du tilleul pose problème[33]: terre battue très compacte dommageable au système racinaire qui a besoin d’oxygène. L’asphyxie des racines est un paramètre quasi systématiquement ignoré dans la gestion des arbres urbains (avant tout par méconnaissance). En outre, par le nettoyage régulier du pied de l’arbre le substrat s’appauvrit petit à petit.

→ Il faudrait pouvoir décompacter le sol et reconstituer un minimum d’humus (apport de mulch/brf et non-évacuation des feuilles mortes à l’automne)… Dans l’idéal l’espace devrait être clos[43] et l’accès au tronc limité (chemin unique), afin d’éviter le piétinement (la pose d’un platelage surélevé est une autre option)…

Toutefois la chose est politiquement malaisée: l’humain tolère mal, en général, qu’on lui interdise l’accès à un espace public, fut-ce pour de bonnes raisons. Par ailleurs, reconstituer de l’humus serait perçu par certains comme une négligence, une atteinte à la « propreté » du site.
Aussi anecdotique que cela puisse paraître, ces comportements et opinions, largement répandues, nuisent à la bonne gestion de notre patrimoine arboré: les communes soucieuses (à juste titre) de l’avis des administrés ont souvent du mal à sauter le pas en prenant des mesures qui pourraient s’avérer impopulaires.
Néanmoins, la gestion exemplaire du Chêne de Tougues devrait nous encourager dans cette voie: si l’information circule efficacement le changement peut être positivement perçu…

Autre problème à signaler: l’un des étais s’est déplacé depuis 2014 (voir ce comparatif). Est-il prévu de le redresser? De le remplacer?…

Galerie

Localisation: cliquez ici
GPS: 46°18’19.3″N 6°17’57.1″E
Accès: très facile. Parking en face de l’église ou devant la poste à 150 m. Lors de votre visite ne loupez surtout pas, juste à côté (à ~80m du tilleul) le Platane du manoir Chapuis.
Douvaine est à 19km de Thonon, ~17km de Genève, ~60km d’Annecy, ~180km de Lyon…

notes:


1) Tilleuls de Samoëns, de Féternes et de Douvaine, Châtaignier de Troubois, Buxaie de Coudrée, Châtaigniers de la Chavanne, Chêne de Saint-Martin-Bellevue, etc.
2) Châtaigneraie de la Chavanne : voir cet article.
3) Certains de ces arbres avaient en outre déjà fait l’objet d’articles sur l’excellent site du Krapo Arboricole.
4) Cadastres anciens, mappe Sarde, toponymes, recherches bibliographiques et iconographiques, presse ancienne, légendes/folklore, photographies aériennes anciennes, vérifications historiques, consultation des inventaires à travers l’Europe (statistiques dendrométriques), etc.
5) D’autant plus ardue que les ligneux, fussent-ils exceptionnels, laissent bien peu de traces de leur passage (photos, dessins, textes…).
6) Haubanage réalisé en décembre 2016 (voir ici).
7) Dernière mesure: 11,48 m le 11/5/2016.
8) N°1 = le Tilleul d’Ivory dans le Jura (13,19 m de circonf en 2017. Voir cet article. La différence n’est pas si énorme: du point de vue du rayon, cet arbre ne dépasse notre tilleul que de 27 cm).
2 = le Tilleul de Villes dans l’Ain (12,22 m de circonf en 2016. Voir cet article).
Je n’ai bien sûr pas une connaissance exhaustive des arbres remarquables de France, mais après des années passées à décortiquer des milliers de données issues de nombreux inventaires, à consulter les livres consacrés au sujet, à échanger avec d’autres chercheurs d’arbres, j’estime, non pas impossible mais peu probable, l’existence de Tilleuls de plus de 11 m encore inconnus à ce jour. Au delà de 8 m, les candidats sont déjà fort peu nombreux.
9) À ma connaissance il n’existe qu’une cinquantaine de tilleuls dépassant les 10 m de tour en Europe. Difficile, voire même impossible, d’établir un classement précis, et ce pour plusieurs raisons:
– Bien qu’ayant fouillé dans de nombreux inventaires étrangers ma connaissance n’est pas exhaustive.
– La distinction entre tronc unique morcelé (comme à Douvaine) et multi-troncs ou cépée n’est parfois pas évidente. C’est pourtant loin d’être un détail car Cépées et multi-troncs peuvent atteindre des dimensions importantes pour des âges bien moins élevés.
La circonférence devrait en outre, selon moi, être pondérée par la masse globale, celle-ci ayant un impact direct sur le ressenti de l’observateur (et donc sur la capacité de l’arbre à marquer les esprits).
– Les mesures sont parfois arrondies, erronées ou prises à des hauteurs non pertinentes. Qui plus est pour un classement rigoureux l’année de mesure devrait être la même pour tous les arbres, ce qui n’est évidemment pas le cas.
Ces précautions étant prises, il me semble toutefois légitime d’intégrer le Tilleul de Douvaine au top 20 (en écartant les arbres disparus et les évidents multi-troncs/cépées) ; au pire au top 30 (très probable).
10) Au dendromètre Suunto le 11/5/16. Rien d’exceptionnel pour un Tilleul.
11) « Monographie de Douvaine » par Trédicini de Saint-Séverin (1895).
12) 500 ans me paraît en tout cas un minimum difficilement contestable. De quoi clore l’hypothèse Sully, pour qui aurait encore des doutes…
Pour info, Laurent Juratic, forestier retraité et géobiologiste amateur, estime en 2018 sa plantation à 1300 ou un peu avant, soit un âge entre 700 et 750 ans. Ce qui reste dans la fourchette estimée.
13) Le document officiel de la DREAL indique un étayage dans les années 50, toutefois, outre des cartes postales du début du XXème qui montrent déjà des étais, Trédicini de Saint-Séverin évoque en 1895 « Une colonne en fer soutient aujourd’hui une partie de cet arbre presque phénoménal, mais bien décrépit, et l’aide à porter une masse de rameaux pleins de vigueur ». Un document de 1949 (Revue savoisienne) évoque quant à lui « une armature de béton récente ». Le document de la DREAL fait donc probablement référence au remplacement de la structure précédente par des colonnes de béton (visibles sur les photos mises en ligne sur le site de la DREAL. voir ce comparatif).
14) Association A.R.B.R.E.S. À ce jour 10 arbres (ou ensembles/groupes) sont labellisés en Haute-Savoie.
15) Voir ici.
16) L’arbre a même été sélectionné pour représenter la région (voir ici).
17) Cette lettre, du 23 mai 1601, est la seule trace écrite que j’ai pu trouver de ces plantations. De très nombreux textes, à partir de la moitié du XVIIIème siècle, évoquent les arbres de Sully, mais sans jamais citer de sources (ce qui est plutôt gênant quand on cherche à vérifier la véracité d’une donnée historique). Plusieurs dates sont évoquées – 1598, 1599, 1601, 1608, – mais sans plus de précisions. 1601 est la seule année pour laquelle je dispose d’un texte d’origine.
Cette lettre est citée par Henri Jadart dans la revue HENRI IV (t1) de 1912. Extraits:
« Lettre pattente addressante aux Esleuz pour planter des ormes ès carrefours des bourgs et villages, comme aussy aux grands chemins.
Henry, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre (…) Combien que par les antiennes ordonnances des Roys nos prédecesseurs, il ait esté prudemment pourveu et ordonné qu’en chacun bourg et village de ce Royaume, il seroit soigneusement planté par les habitans des lieus quantité d’ormes ès places publiques, carrefours d’iceux et le long des grandz chemins, pour estre ladite sorte de boys assez rare en nostre Royaume, et la plus propre et nécessaire pour le remontaige des affûts de l’artillerie (…) nons vous mandons, ordonnons et tres expressément enjoignons par ces présentes signées de nostre main (…) vous aiez à faire planter, dans ceste présente année et à la saison propre, telle quantité d’ormes en chacun de leurs carrefours, places publicques et le long des grands chemins que l’espace d’iceux pourra commodément permettre… »
« les antiennes ordonnances des Roys nos prédecesseurs » fait référence aux nombreux textes relatifs aux plantations d’arbres publiés au cours du XVIème siècle : 1520, 1522, 1539, 1552, 1559, 1579, 1583… Hormis celui de 1539, par lequel Francois 1er ordonnait, sans préciser le lieu, de planter du bois tendre (peuplier, saule – afin d’éviter le pillage de bois noble, comme le chêne, destiné aux charpentes), l’ensemble des ordonnances évoquées ci-dessus concernait des plantations aux carrefours et le long des chemins. Sully et Henri IV n’ont donc fait que réactualiser ces anciennes ordonnances, pourtant nous ne retenons que leurs noms. La postérité est ingrate.
Si la lettre patente de 1601 élargit les sites de plantations aux « places publiques », en revanche, historiquement, rien ne justifie l’association des arbres de parvis d’églises et de cimetières à Sully ou Henri IV.
Jacky Reyne (« Arbres Admirables de L’Ardeche ») évoque le fait que certains arbres aient pu être plantés en ces lieux cultuels pour célébrer l’abjuration d’Henri IV. Hypothèse intéressante ; mais je n’en ai toutefois trouvé aucune autre mention…
18) Voir ici les articles de Castor masqué sur le site des têtards.
19) Impossible d’être exhaustif sur ce sujet. Il n’est pas exclu que le département abrite d’autres records de longévité (notamment parmi les conifères poussant dans des conditions extrêmes. Genévriers par exemple), mais à ce niveau les candidats seraient de toute manière rarissimes.
20) Cimetière déplacé, semble-t-il, vers 1866 (vote du conseil municipal du 9/2/1866. Monographie de douvaine). Le Tilleul était autrefois accompagné d’autres grands arbres (quatre?) qui gainaient l’église sur ses flancs Ouest et Sud (voir cette carte postales anciennes). Ceux situés devant l’entrée disparaissent entre 1976 et 1980 (cf images aériennes géoportail), le dernier (semble-t-il), à l’angle du clocher, disparait entre 1986 et 1993.
21) Plusieurs guides touristiques le mentionnent. Le plus ancien, à ma connaissance, date de 1864 (« Evian-les-Bains et Thonon: guide du baigneur et du touriste ») : « Promenades et courses (…) Douvaine, le tilleul de l’église et le château de Troches « .
Quant à la toute première mention écrite du tilleul, daterait-elle de 1803? (« Quand un Bressan se promène dans le Chablais en 1803«  – revue Savoisienne)
22) À peine quelques centimètres chez le Châtaignier ou le Robinier.
23) Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai lu ou entendu « cet arbre est creux (…) il est mort/mourant (…) il faut l’abattre« .
24) « Quand un Bressan se promène dans le Chablais en 1803«  Georgette Chevalier – Revue Savoisienne (1993) : « À côté de l’église il y a un tilleul, ou plutôt un assemblage de tilleuls remarquables. Il paraît qu’on a planté en cercle de jeunes tilleuls qui se sont joint ensembles… »
25) L’abattage préventif de vieux ligneux au prétexte qu’ils sont creux est donc une décision davantage politique/idéologique qu’une nécessité/fatalité. Il peut éventuellement exister chez les arbres creux, à court ou moyen terme, un risque mécanique (casse de branches, éclatement, effondrement) ; problème qui peut être en partie solutionné par des étais et des haubans. Le risque zéro n’existe pas ; mais il est tout de même possible de limiter ainsi fortement les risques…
26) G. Guinaudeau écrivait dans Revue Savoisienne en 1949: « un tilleul situé au sud de l’église (…) il existe toujours mais se trouve en fort mauvais état, le tronc profondément crevassé est soutenu par une armature de béton récente qui l’aide à supporter d’énormes branches. C’est dire que ses jours sont comptés… ». Effectivement, 70 ans après ces lignes, on peut dire que ses jours sont comptés. D’ailleurs j’ai compté: grosso modo 25 500 jours ^^
27) Phénomène complexe, ici résumé dans les grandes lignes pour éviter trop de lourdeurs. Toutes les espèces n’ont pas les mêmes capacités de compartimentation: très bonnes chez tilleuls, chênes, charmes, platanes (etc) ; médiocre chez marronniers, frênes, peupliers, bouleaux, noyers (etc). Voir à ce propos C.Drenou « l’arbre, au delà des idées reçues » p223. Différences rarement (sinon jamais) prises en compte dans la gestion des arbres urbains (conséquences souvent funestes, mais prévisibles, des tailles systématiques et indifférenciées).
28) Je ne sais pas si la chose est possible pour toutes les espèces, mais je l’ai en tout cas déjà constatée chez les saules, les châtaigniers, les tilleuls, les peupliers et les marronniers.
29) Autre exemple de ce fantastique phénomène: le tilleul de Saint-Sixt (voir cet article)
30) Racines qui semblent être issues de l’Aubier. Du moins en apparence, car elles seraient en fait émises par des cellules souches (c’est-à-dire potentiellement capable de fabriquer n’importe quelle partie de l’arbre: tige, feuille, racine, etc) présentes au sein des méristèmes en périphérie du tronc (notamment au niveau des rejets émis suite à un traumatisme ou à un stress). Ces racines se fraieraient alors un chemin à travers l’Aubier, pour finir par en émerger à l’intérieur du tronc (voir à ce propos, entre autres, C.Drenou « l’arbre, au delà des idées reçues »).
31) À partir des Méristèmes. Voir note n°30.
32) D’ailleurs, pour Francis Hallé, éminent botaniste, biologiste et dendrologue, il ne faudrait pas voir l’arbre couvert de rejets comme un individu, mais plutôt comme une colonie d’arbres.
33) L’arbre connais le même environnement depuis fort longtemps me dira-t-on. Certes, toutefois l’âge très avancé de ce Tilleul devrait nous faire réfléchir: on ne traite pas, dans l’absolu, un jeune arbre de 100 ans comme on traite un vétéran de 500 ans.
34) Les fonctions de grand Voyer étaient en fait très larges, et concernaient à peu près tout ce qui avait un rapport avec l’espace public : donc non seulement l’état des routes, mais aussi la sécurité (fonction de police) ; la gestion des ponts, murailles, fontaines, statues, conduits d’eau, etc ; le contrôle de toute construction privée sur la voie publique, etc… À noter d’autres fonctions étonnantes: le contrôle de l’état des rivières et fleuves ; le contrôle des bornages… Voir Le grand voyer de France à Mgr le Duc de Sully – 1610. La seule allusion aux arbres trouvée dans cet ouvrage concerne la charge, dévolue au grand voyer, d’empêcher que les arbres n’entravent la circulation « C’eft au voyer à prendre garde que les arbres des particuliers ne pendent fur les chemins… »(p12). La plantation massive d’arbres à travers le royaume n’était donc pas spécifiquement/formellement incluse dans les charges du grand voyer, même si elles découlaient logiquement de ses fonctions.
35) D’autres espèces pourraient être citées, bien que les concernant leur longévité potentiellement millénaire ne fasse pas consensus: châtaignier, aubépine, orme, pin cembro, pin laricio, mélèze, cyprès, etc.
36) La plupart des auteurs s’accordent à dire que le tilleul à grandes feuilles (Tilia platyphyllos) est plus longévif que le tilleul à petites feuilles (Tilia cordata). Pas de consensus toutefois… À noter cependant que de façon assez tranchée les records de dimensions (circonférence) appartiennent en majoritairement à T.platyphyllos.
37) Si Henri IV a bien été présent en Haute-Savoie en 1600, à la faveur du conflit franco-savoyard, son séjour ne concerna que les communes d’Annecy et Faverges.
38) Certes au XVIème le Chablais devint Français pendant 23 ans mais c’était encore trop tôt : Sully, étant né la même année que le traité du Cateau-Cambrésis qui marqua la restitution de la Savoie au duc Emmanuel-Philibert.
39) Notons au passage que Sully était protestant, et que vers 1600 Saint-François de Sales (entre autres) venait d’achever la reconversion du Chablais. En quelques années une grande partie des Chablaisiens redevient donc catholique. Aurait-on alors conservé dans un cimetière un arbre dont la plantation aurait été ordonnée par un protestant (ministre d’une nation ennemie qui plus est)?
40) La « paix de Vervins », met fin à la guerre franco-espagnole (1595-1598), mais un article de ce traité crée un différend avec le duc de Savoie. Différend qui sera à l’origine du conflit franco-savoyard.
41) Les « charpentières » sont les branches maîtresses, de fortes dimensions, issues du tronc.
42) Ce Tilleul n’a pas dit son dernier mot. Toutefois, dans une optique de préservation à long terme, il serait peut-être intéressant d’envisager de cloner cet arbre vénérable. Le clone ainsi créé pourrait alors être replanté au coeur de l’arbre, à l’emplacement qu’occupait initialement notre vieux Tilleul (ce n’est pas la place qui manque)… Une telle opération, renouvelée au fil des siècles/millénaires rendrait cet arbre potentiellement immortel!
43) L’installation de grilles en fer forgé, sur le modèle de celles présentes il y a un siècle, loin d’être une mesure urbanistiquement rétrograde/passéiste, pourrait au contraire ajouter du cachet au site.
44) Suite à un stress (foudre, sécheresse, embolie, mise en lumière brutale, attaque parasitaire, lésions racinaires), afin d’économiser ressources et énergie, un arbre peut choisir de sacrifier sa cime (qui finit par sécher) tout en émettant de nombreux rejets au centre du houppier, sur le tronc, ou à la base de l’arbre. La descente de cime n’affecte pas obligatoirement/systématiquement la survie à long terme de l’arbre qui est parfois capable retrouver un état d’équilibre en reconstituant un houppier plus petit et plus bas que le précédent…

4 thoughts on “le Tilleul de Douvaine

  1. Passionnant !
    Merci Tristan, j’ai appris une foule de choses en lisant ton article !
    Amusant hasard, cette semaine a resurgi dans mon fil d’actualité cet article datant de 2 ans https://www.haut-rhin.fr/content/labellisation-arbre-remarquable-de-france-du-tanzlinde-de-bergheim
    Évidemment en le lisant j’ai pensé à toi et à tes confrères. Et cela me fait penser que ça fait longtemps que je n’ai pas croisé un vénérable ligneux pour lui rendre hommage… Il serait temps d’y remédier.
    Bon dimanche 🙂

  2. C’est parfaitement expliqué et illustré. Un grand bravo, c’est hyper intéressant, moi qui n’y connait pas grand chose sur le sujet!

  3. Excellent article renseigné et illustré de façon professionnelle qui montre une maîtrise du sujet sans failles. Il est bon de pouvoir s’appuyer sur de telles compétences dans l’optique de protéger le patrimoine arboré.

  4. Bravo Tristan, ton article est passionnant ! Quel travail de précision ! Je ne regarderai plus du tout nos vénérables arbres de la même manière. J’ai appris, à sa lecture, énormément de choses ! Merci !
    Quand le tilleul de Trossy a été abattu, cela m’a attristé. J’en ai récupéré quelques morceaux pour mon jardin en me disant que la vie (insectes, mousses…) continuerait à l’intérieur, je le croyais mort !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *