le Pin noir du Mottay

Les Pins noirs sont de grands et beaux conifères fréquemment plantés dans les parcs et jardins pour leurs qualités ornementales, mais aussi beaucoup utilisés en sylviculture comme essence de reboisement[10].
Pour un non spécialiste la distinction entre les différents pins noirs (Pin de Salzmann, Pin laricio, Pin noir d’Autriche, etc) n’est pas évidente, d’autant plus que la nomenclature à ce sujet n’est, elle-même, pas très claire: pour certains les pins noirs se diviseraient en sous-espèces géographiques ; pour d’autres il s’agirait de variétés[1] et non de sous-espèces[2]. Ils sont même parfois présentés comme des variétés du Laricio[3]. Subtilités botaniques bien compliquées pour moi (et même, à ce que j’ai pu constater, pour de nombreux professionnels de l’arbre).
Les sous-espèces/variétés du Pin noir se partagent différentes aires géographiques du sud du continent européen, de l’Espagne à la Turquie, en passant par l’Autriche[12]. En France seuls le Laricio et le Pin de Salzmann sont autochtones. Il faut toutefois se rendre en Corse, dans les Cévennes ou dans les Pyrénées pour les rencontrer, aucun n’est naturellement présent en Haute-Savoie.

Le pin du parc des Dranse pourrait, par son apparence, être un Laricio[4]: arbre élevé présentant un fût cylindrique et parfaitement droit, un feuillage plutôt léger, des aiguilles et une écorce plus claires que le pin noir d’Autriche[5].

L’espèce est très longévive, le Laricio pouvant atteindre 500 à 600 ans, voire bien davantage[13]. Mais il s’agit là d’individus dans leur milieu naturel. Au sein de nos parcs ces arbres sont bien moins vieux.

Faute de documents historiques nous ne pouvons qu’estimer l’âge de ce Pin. Probablement aux environs des 150 ans[11]. Un tout jeune Laricio donc.

Ce vénérable Pin présente un port élancé très élégant et des dimensions imposantes. Si sa hauteur, 29,8 mètres[6], n’est pas exceptionnelle pour l’espèce qui peut parfois dépasser 40 m, sa circonférence, en revanche, sans toutefois atteindre des records est tout à fait remarquable[14]: 4,38 m[8]

Le plus gros Pin noir du département[7], et peut-être aussi le plus beau (très subjectif me direz-vous ; certes. Mais attendez d’avoir visité cet arbre).

Outre la beauté de cet arbre et ses dimensions imposantes, celui-ci présente une autre particularité, celle d’abriter, niché dans son houppier, une petite colonie de hérons, appelée héronnière. Le pied de l’arbre est entouré sur un large périmètre d’une clôture visant à préserver la tranquillité de cette zone de nidification (mais l’indescriptible cacophonie de l’ensemble aura tôt fait d’éloigner les moins curieux).

Ce pin, entourés de nombreux ifs, est situé non loin de la rive et à 500m de l’embouchure de la Dranse.

Anciennement propriété du Mottay, le lieu fût un temps un centre d’essai pour les hydravions avant d’être reconvertit, après la seconde guerre-mondiale, en colonie de vacance de l’aviation civile[9]. Le site est racheté en 2010 par le Conservatoire du littoral et en 2012 débute un chantier de réhabilitation et de renaturation du lieu, privilégiant un « retour au naturel et encourageant une diversité florale et de milieux ». Travaux terminés en 2013. Aujourd’hui le parc des Dranse est accessible à tous.

Galerie

Localisation: cliquez ici
GPS: N46° 24.128′ E6° 31.479′
Accès: facile. Parkings à proximité. Par l’ouest côté Sagradranse où par l’est côté parcs d’Amphion (Les Tilleuls, Le Mottay, Plage, cité de l’eau). À ~5 km d’Evian, ~6 km de Thonon, ~40 km de Genève.

notes:
1) Une variété est «un rang taxinomique de niveau inférieur au rang d’espèce (« infraspécifique »). Ce rang, intercalé entre celui de « sous-espèce » et celui de « forme » permet de circonscrire et de regrouper plus finement un ensemble d’individus (une population) différant légèrement des autres individus conspécifiques, par un ou plusieurs caractères considérés comme mineurs, c’est-à-dire ne justifiant pas la création d’une nouvelle espèce, car ils possèdent par ailleurs tous les caractères diagnostiques entrant dans la définition de cette espèce.Il s’agit le plus souvent de différences morphologiques (anatomique), chimiques ou organoleptiques (couleur, odeur), écologique (habitat, substrat), caractères qui sont censés évoluer en dehors du courant génétique de la variété type. »
2) Une sous-espèce «consiste en un groupe d’individus qui se trouvent isolés (pour des raisons géographiques, écologiques, anatomiques ou organoleptiques) et qui évoluent en dehors du courant génétique de l’espèce de référence. Au bout d’un certain temps, ce groupe d’individus prend des caractéristiques spécifiques qui le différencient de l’espèce de référence.»
3) Par exemple Jacques Brosse « Larousse des arbres ».
4) Pinus nigra subsp. laricio Maire, voire simplement Pinus laricio.
5) Cônes subsessiles, aiguilles souples et non piquantes plaident aussi en faveur du laricio.
6) au dendromètre Suunto le 12/1/16.
7) En l’état actuel de mes investigations évidemment. Le pin noir du parc de Corzent le dépasse, en circonférence, de quelques centimètres. Mais il s’agit d’un tronc double, ce qui fausse les perceptions. Le laricio d’Amphion présentant un tronc unique je le considère pour ma part comme le plus gros – connu à ce jour – du département.
Je n’ai trouvé inventorié pour toute la France que cinq arbres plus imposants, mais l’espèce pouvant dépasser les 5 m de tour il est fort probable que les pinèdes Corses abritent de nombreux colosses encore inconnus…
8) au 12/1/16.
9) « 1905 – Les débuts de l’aéronautique – En partenariat avec les chantiers navals Celle, situés à Publier, des essais de planeurs tractés par des canots automobiles de grande puissance sont effectués avec succès sur le Léman au large d’Amphion.
1942 -une hydrobase à port pinard -En 1942, la France installe à Port Pinard un centre d’essai pour les hydravions commerciaux, à très fort tonnage, capables de traverser l’Atlantique. Trois prototypes sont testés : Latécoère 631, Potez 161, SE 2000. Mais en 1943, les autorités allemandes ferment la base et saisissent les hydravions.
1948 – La colonie de vacances de l’aviation civile – En août 1948, l’État décide d’installer sur le site de l’hydrobase une colonie de vacances destinée aux enfants du personnel de l’aviation civile et de la météorologie nationale, en utilisant les infrastructures existantes. » Panneau d’information du parc.
10) Représenterait même la troisième essence résineuse de reboisement, après le Douglas et le Pin maritime (source ONF).
11) Estimation par l’analyse statistique de l’âge connu ou estimé de nombreux Pins nous permettant d’établir une fourchette assez fiable: de 130 à 200 ans. L’arbre ayant poussé dans de bonnes conditions son âge se situe probablement davantage aux alentours des 150 que des 200 ans. À noter un houppier déjà important sur une photo aérienne de 1927 (source IGN)
12) Voir ces cartes de distribution.
13) Citons le cas d’un Laricio Corse, en forêt de Valdoniello. L’arbre, appelé « la Regina », mort en 1954, aurait été âgé de 900 à 1000 ans (Revue Forestière Française – 1955).
14) L’espèce peut atteindre 5 à 6 m de circonférence, mais il s’agit là d’arbres exceptionnels. En dehors de leurs aires naturelles il est déjà peu fréquent de rencontrer des Pins noirs de plus d’1 m de diamètre ; et rare au delà de 3,50 m de circonférence.

la pinatelle du Zouave

En septembre j’ai passé quelques jours en Auvergne, au Puy-en-Velay. Mon oncle à qui je rendais visite tenait absolument à me montrer une curiosité locale (qui a reçu le label « arbres remarquables de France » en mars 2012), quelques kilomètres à l’ouest du Puy:
la « pinatelle du Zouave ».
À vrai dire je revenais d’une journée de randonnée et tout amoureux des arbres que je suis la fatigue émoussait un peu l’enthousiasme qui est habituellement le mien quand je rencontre de nouveaux ligneux.
Mais j’étais loin d’imaginer la féérie du lieu que j’allais découvrir!

Cette pinède (= pinatelle) n’a rien de classique!
Les Pins sylvestres qui la composent alimentaient de leur bois les fours à pain de la région de 1800 à 1930 et étaient pour cette raison appelés « pins de Boulange ».
La taille régulière, à hauteur d’homme, de ces arbres (sortes de Pins-têtards finalement) est à l’origine de leurs formes actuelles: prostrées, noueuses, tourmentées.

Cette explication toute pragmatique est toutefois bien impuissante quand il s’agit de décrire l’atmosphère fantastique, quasi-surnaturelle, du lieu.

Ciel gris, aucun bruit, aucun vent. La nature semblait retenir son souffle et nous invitait à faire de même à l’entrée de ce lieu étrange. L’absence d’autres visiteurs renforçait l’impression de solitude. Non pas une solitude angoissante mais plutôt une solitude sacrée, du genre de celle que vous pourriez ressentir  à l’approche de Stonehenge.
Au sein de cette mystérieuse forêt les quelques cabanes d’enfants rencontrées de-ci de-là passent pour les vestiges d’une obscure tribu disparue ; et les témoins de leurs jeux – pierres et branches – pour des artefacts d’un autre âge…

Plus nous progressions dans cette pinède plus les arbres rencontrés étaient imposants et torturés et plus leur apparence évoquait d’étranges créatures sylvestres pétrifiées.

Au plus profond du bois le temps lui-même semblait figé.

Si ce lieu ne dégageait pas tant de sérénité j’aurais eu l’impression d’être Dante au milieu des âmes damnées du septième cercle:

« J’entendais partout des lamentations
et ne voyais personne qui pût les faire;
aussi je m’arrêtai tout éperdu.
(…) toutes les voix sortaient, entre ces branches, de gens qui se cachaient à nous »

Divine comédie, Chant XIII

 

M’est avis qu’en plein brouillard, ou sous la neige, ce lieu doit être encore plus impressionnant!
Je remercie mon oncle pour ce fantastique voyage hors du temps.

Localisation: cliquez ici
Accès: facile > Emprunter la D590. Au niveau de Farreyrolles (~5km à l’ouest du Puy-en-Velay), non loin du hameau du Zouave (d’où le nom), au carrefour, prendre au nord la route opposée au village de Farreyrolles (pinatelle indiquée)…