la Châtaigneraie de la Chavanne

 La châtaigneraie de la Chavanne(1), au nord-est de la commune d’Allinges, est un bel ensemble de 17 châtaigniers d’âges et d’aspects fort différents. Ces arbres, bien qu’imposants, n’atteignent pas des records pour l’espèce(2) ; les forts diamètres étant relativement fréquents. Toutefois, pour deux d’entre eux, largement amputés de leur masse initiale, le critère de circonférence n’est pas forcément pertinent, mais j’y reviendrai.

De tout le Chablais cette petite châtaigneraie est certainement l’ensemble arboré le plus chargé d’histoire/légendes.
Bien que certainement fort âgés les châtaigniers actuels sont bien moins vieux que la châtaigneraie elle-même qui aurait vu se succéder plusieurs générations de vénérables ligneux. Selon Van Gennep (ethnologue et folkloriste 1873-1957) ce lieu serait sacré depuis le moyen-âge, voire le haut moyen-âge (476 à 1000 après jc).

La châtaigneraie serait alors, selon lui, plus que millénaire!

La Chavanne est surtout connue pour deux légendes liées à deux célèbrités locales:

En 1391, Amédée VII, dit le « comte rouge » (héritier d’une dynastie qui régnait sur la région depuis déjà presque 400 ans) aurait été mortellement blessé en ce lieu par un monstrueux sanglier, incarnation du mal, qui répandait la terreur dans la contrée.
Une autre version affirme qu’il s’y serait effondré, mais aurait été blessé ailleurs dans la forêt. Certains auteurs n’évoquent même pas l’endroit. Cette légende possède, au final, presque autant de variantes qu’il y a d’auteurs pour la conter. Je n’en ai, de plus, pas trouvé de référence avant le XIX siècle : la forêt est la même, Amédée se blesse en chassant, mais pas de mention du sanglier maléfique ni du Châtaignier. Peut-être cette légende n’a-t-elle été répandue que pour cacher un assassinat par empoisonnement, où pour enjoliver un accident de chasse par trop banal? Quoi qu’il en soit l’anecdote n’en est pas moins intéressante :

« le coursier d’Amédée, que repoussait la terreur, allait, lancé comme la foudre, se heurter contre la racine d’un arbre, jetant à la renverse son cavalier, qui, malgré la blessure qu’il s’était faite à la jambe, s’élança d’un bond à cheval. Alors ce fut une course ardente, furieuse, folle à travers les halliers, les ronces, les rochers. La nuit était venue,c’était une nuit sans étoiles; les forêts, déversant leur ombre sur la plaine, augmentaient encore l’obscurité; l’orage grondait et l’on entendait se mêler au bruit sourd du tonnerre le son du cor rappelant les chasseurs. Le cheval allait toujours, le vent faisait gémir les grands arbres, et l’oiseau des nuits jetait, à travers ces bruits lugubres, sa plainte, au funèbre présage. Le coursier emportait avec la rapidité de l’éclair le vaillant comte Rouge ; les bois, les vallons, les plaines disparaissaient derrière eux; le vertige avait saisi l’homme et sa monture.
Ils s’arrêtèrent enfin au pied d’un arbre immense. Cet arbre était le châtaignier de la Chavanne. » (Raoul Bravard – 1862)

Environ 200 ans plus tard un autre personnage célèbre marque de son empreinte l’histoire du lieu. François de Sales (devenu Saint François de Sales après sa canonisation) célèbre théologien, prêtre puis évêque de Genève, est surtout connu pour son évangélisation du Chablais qui était alors calviniste.
En décembre 1594 François de Sales se serait réfugié en ce lieu, grimpant dans un colossal châtaignier pour échapper aux loups :

« Entre tous ces arbres, représentants d’un âge reculé, il en est un qui mérite et obtient de la piété des fidèles une sorte de culte, c’est le châtaignier colossal (…) Surpris, dans une de ses courses apostoliques, par les ténèbres et les bêtes fauves, saint François de Sales a passé la nuit glaciale du 12 décembre 1594, couché sur l’une des branches du colosse». L’auteur de ces lignes écrites en 1895, Eugène Gossin, précise même « On pourrait se demander comment le saint a pu s’élever jusqu’à la branche qui lui a servi de lit, suspendu au-dessus des loups, pendant la terrible nuit du 12 décembre. Un seul coup d’oeil jeté sur le géant de la Chavanne donne la réponse. Pour faire son ascension, le saint a trouvé, dans l’inclinaison d’une partie de l’arbre et dans des nodosités dont il est couvert, des facilités presque semblables à celles qu’une échelle lui aurait offerte. ».

Ce fameux châtaignier commun aux deux légendes mesurait, à croire ce qui a été écrit à son sujet, 15 m de circonférence à la fin du XIXè. Colossal n’est donc pas un vain mot le concernant.

Joseph Dessaix a dit de lui en 1865 « Il trône, dans une prairie, au milieu d’autres arbres de la même espèce, qui ne le lui cèdent ni en beauté ni en puissance de végétation. C’est le roi des châtaigniers dans une forêt de géants».

Cet arbre n’existe plus aujourd’hui, où du moins devrais-je dire : nulle trace de l’arbre tel que décrit précédemment.

Mais a-t-il pour autant disparu, comme on me l’affirme souvent ?…

Le plus imposant des châtaigniers actuels se situe en limite nord du groupe (en A sur le plan), le long de l’unique route qui longe la châtaigneraie. Cet arbre penché n’est pas tant remarquable par les dimensions de son tronc, respectables mais non exceptionnelles, que par la masse ligneuse de laquelle il émerge. Cette masse n’est autre que la base d’un châtaignier jadis bien plus gros. Vu l’aspect actuel de l’ensemble il est possible de supposer qu’initialement cet arbre se divisait, vers 2m de haut, en trois troncs, dont un seul subsiste aujourd’hui.
Suite à l’effondrement du plus gros de la structure et pour éviter que le dernier tronc ne s’écroule à son tour l’énorme base a été bétonnée en 1973(3) par des bénévoles du quartier.

La juxtaposition d’un ancien cliché du châtaignier(4) légendaire d’avec la photo de cet arbre est… troublante :

Pourrait-il s’agir même arbre ?

Au delà de cette ressemblance frappante, les dimensions correspondraient-elles ?

De nombreux textes affirment que le Châtaignier légendaire mesurait 15 m de tour, voire davantage. L’indicateur de la Savoie (1905) est le seul, à ma connaissance, à rapporter une circonférence moindre, puisqu’il y est annoncé 14 m.
La présence, sur ce vieux cliché, d’un personnage posant au pied du mastodonte nous permet de tenter une estimation de circonférence: disons entre 9 et 11 m à hauteur de poitrine et 13 à 15 m au niveau du sol.
En admettant que les anciennes mesures aient été prises à la base, et peut-être même un peu exagérées histoire de gonfler les mensurations du vieux ligneux (ce qui n’est pas si rare) cela pourrait correspondre ; notre Châtaignier bétonné mesurant actuellement ~15,5 m au niveau du sol.

Ressemblance frappante, dimensions similaires, mais quid de la localisation ?

   Sur la photographie ci-contre ( Mémoires & documents de l’académie Chablaisienne – 1905) on peut voir un fiacre et un cheval, ainsi qu’une vague ligne blanche derrière l’arbre ; ligne qui pourrait fort bien être un chemin.

Il n’existe qu’une seule route longeant la Châtaigneraie ; et son tracé est inchangé depuis 1872(5).
A moins que nous ayons affaire à un fiacre tout terrain notre illustre ligneux se situait donc bien en limite nord, le long du chemin.

Et l’arbre bétonné se trouve lui aussi en bord de route! Nul autre prétendant le long de celle-ci.

Le châtaignier légendaire serait alors toujours vivant!

Dans ce cas celui-ci pourrait être bien plus âgé qu’il n’y paraît: 400 à 600 ans dirais-je ; 700 au grand maximum(6). Pour que François de Sales ait pu se réfugier dans un colossal châtaignier il y a plus de 400 ans l’estimation haute parait même tout à fait crédible.

La première légende est à retenir davantage pour son intérêt folklorique que pour son authenticité. Sans parler du démoniaque sanglier notons qu’à la mort d’Amédée VII en 1391 ce châtaignier n’aurait pas même été centenaire (en retenant l’hypothèse haute pour l’âge); un petit châtaignier ne dépassant probablement pas les 3,50/4 m de tour. Pas de quoi alimenter un récit fantastique (À moins qu’il ne s’agisse d’un autre arbre aujourd’hui disparu cette légende a donc été brodée bien plus tard, une fois le châtaignier devenu célèbre).

Intéressons-nous aux autres arbres de cette châtaigneraie.

En limite Sud-Est du groupe une grosse masse ligneuse (Q) aux contours confus nous force, elle aussi, à nous questionner sur la notion d’individu quand il s’agit d’arbre très âgé.

Les châtaigniers qui poussent sur ce tas de bois ne sont pas bien gros et semblent donc fort jeunes pour l’observateur distrait. Pourtant, il est évident que ce monticule ligneux de forme circulaire n’est autre que la base d’un énorme châtaignier dont la structure principale a disparu ; et les jeunes châtaigniers en périphéries sont des rejets de ce même arbre. Ainsi, bien qu’amputé de quasiment toute sa masse initiale, cet ancien colosse est toujours vivant. Il n’y a en effet eu aucune discontinuité de vie, si je puis dire, et les rejets bien que physiologiquement jeunes appartiennent à un organisme certainement aussi vieux que le premier châtaignier évoqué.
Cet amas ligneux présentant une circonférence de ~12 m, je pense qu’une fourchette de 300 à 600 ans paraît crédible(7).

Hormis ces deux arbres les châtaigniers de la Chavanne semblent se diviser en deux sous-ensembles d’âges différents. Les arbres de moins de 4m de tour, principalement à l’ouest, pourraient être âgés de 200 ans au maximum. Les autres, au-delà de 4,78 m de circonférence pourraient eux être âgés de 150 à 250 ans(8).

La configuration du lieu n’a guère changé depuis 1934(9). Autour de la châtaigneraie les champs agricoles se sont transformés en zones résidentielles, mais à la limite sud de la châtaigneraie subsiste encore un petit rectangle non-construit, mais pour encore combien de temps ?
Au début du siècle dernier le bois de Lonnaz était plus étendu (voir cette image), aujourd’hui il est littéralement coupé en deux par le hameau des Bougeries (début des travaux en 1968). Au temps d’Amédée VII et de François de Sales cette forêt devait être considérablement plus étendue…

Un grand merci à ceux qui m’ont permis d’approfondir ma connaissance du lieu et de progresser dans mon enquête(10). Enquête qui n’est d’ailleurs pas terminée. N’hésitez pas à me contacter si vous disposez d’informations complémentaires ou de photos d’avant 2000.

Pour voir la Photosphère réalisée à la Chavanne cliquez ici.

Localisation: cliquez ici
GPS: N46° 20.765′ E6° 29.039′
Accès: Facile. En plein coeur du Hameau de la Chavanne à Allinges, aux portes de Thonon-les-Bains.

Chaque année se déroule en ce lieu la « Fête de l’arbre ».

Notes:
1) La châtaigneraie a reçu le label Arbre Remarquable de France en juillet 2007.
2) Hormis les deux gros châtaigniers (A et Q sur le plan) ayant perdus une grande partie de leur masse initiale les arbres de la Chavanne ne dépassent pas 5,76 m de circonférence. J’ai répertorié, rien que pour le Chablais, 14 arbres égalant ou dépassant cette mesure. Avec un record de 9,95 m pour le Châtaignier de Troubois. Les records Français avoisinent les 14 m.
3) date inscrite dans le béton (voir cette image). À noter que 1973 est, semble-t-il, l’année d’acquisition du terrain par la commune. L’effondrement de l’arbre serait bien antérieur à 1973 d’après François Deville.
4) Carte postale ancienne: collection Laurent Berman.
5) cf cadastre de 1872 (voir ici).
6) Estimations personnelles d’après comparaison avec de nombreux châtaigniers d’âges connus où estimés.
7) une de ses branches tombée au sol affiche plus de 200 cernes pour à peine 2,30 m de tour.
8) Sur une branche tombée au sol de l’un d’eux je compte environ 200 cernes.
9) Date du plus ancien cliché aérien disponible sur le géoportail. Voir cette chronologie.
10) En particulier Joseph Ticon (Académie Chablaisienne). Merci aussi à: J.C.Lazareth, Renaud Baur, François Deville, Laurent Berman, JY Tinjoud.

3 réflexions au sujet de « la Châtaigneraie de la Chavanne »

  1. Bonjour à toutes & tous ,

    François,

    Un grand merci pour ce document qui retrace l’histoire de la Chavanne

    Amicalement

    J.C.Bondurand

  2. Bravo pour cet article que je découvre en rentrant de la magnifique Fête de l’Arbre 2017. Je cherchais une explication à la déformation de ces arbres vrillés. Je reste sur ma faim, et ne trouve rien par internet, avez-vous une..ou plusieurs hypothèses sur ce phénomène? Merci d’avance, Alain

    • Merci pour votre commentaire.

      Le phénomène des troncs vrillés est semble-t-il assez peu documenté et je suis loin d’être un spécialiste du sujet.

      Tous les arbres ne présentent pas de troncs vrillés, cette curiosité étant en revanche assez fréquente chez certaines espèces: amandiers, marronniers, châtaigniers, poiriers, etc.
      Toutes sortes d’hypothèses ont été avancées, des plus ésotériques aux plus scientifiques: action du vent, de la lune, forces géomagnétiques, cours d’eau souterrains, etc. La cause la plus communément évoquée étant la rotation de la terre: les troncs vrilleraient en sens unique dans l’hémisphère nord, et dans le sens inverse dans l’hémisphère sud. Toutefois cette hypothèse ne résiste pas à l’observation car nous pouvons constater à la fois des rotation dans le sens des aiguilles d’une montre (« dextrogyre ») et des rotations inverses (« lévogyre »). Le sens de rotation peut même changer au cours de la vie d’un arbre ou présenter les deux orientations sur un même individu (C.Drenou).
      Le phénomène serait en fait dû à la forme des cellules embryonnaires du bois (pour faire simple), allongées et verticales au début, puis progressivement penchées. Ce changement progressif d’orientation serait déterminé génétiquement.
      Quant à la finalité: il s’agirait pour l’arbre vieillissant « d’assurer une distribution équitable de l’eau entre toutes ses branches et des produits de la photosynthèse entre toutes ses racines » (F.Hallé évoquant les travaux de Hans Kübler)…

      Il faudrait toutefois distinguer les « écorces spiralées », relativement fréquentes (ex: nos châtaigniers), des « troncs torsadés », bien plus rares (C.Drenou/F.Hallé).

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